Introduction : Où est la prison ? (1992)
Je tourne
la clé dans la serrure de la porte d’entrée. Il fait gris et froid ce matin. La
voisine m’interpelle :
« - Bonjour, monsieur
Prévost ! Vous allez bien ?
- Oui merci, madame Lerat, et
vous-même ?
- Oh ça va ! Vous savez
avec l’âge quand ça va à moitié, c’est que ça va. Vous remettrez mon bonjour à
votre maman. Elle remonte la pente après le décès de votre papa ?
- Ça dépend
des jours. Leur appartement lui semble bien vide. Bonne journée, madame Lerat.
Je me dépêche sinon j’arriverai en retard au commissariat. »
À moi aussi
ma maison paraît bien vide depuis que Gisèle est partie et que mes deux garçons
ont quitté le nid. Je ne les vois plus guère. Je sais qu’ils sont tous deux
absorbés par leurs études, mais quand même un petit coup de fil de temps en
temps serait un minimum.
Jetant un
regard sur la fenêtre, je me dis qu’il serait temps de laver les vitres et
aussi les voilages. Je ne suis pas trop homme d’intérieur, c’est vrai, mais il
faudrait quand même que je prenne davantage soin de la maison dans laquelle
j’ai grandi. Je me doute de ce que maman dirait si elle voyait ça. Il faut
vraiment que je m’y mette et que je défriche aussi un peu le jardin.
« -Bonjour Pascal ! Un
paquet de Marlboro, s’il te plaît.
- Comme d’habitude, répond le
marchand de journaux. Alors, ça chauffe ces derniers temps ! Vous devez
avoir pas mal de travail avec tous ces dealers.
- On est sur les dents et on
fait ce qu’on peut. Mais nous, on n’est pas la brigade des stups. On essaie
juste d’assurer la sécurité des citoyens et ce n’est pas facile.
- Bon courage !
- Merci,
Louis. Bonne journée. »
J’arrive au
commissariat du parvis de Saint-Gilles, au bureau. Toujours cette même odeur de
renfermé, de vieux papiers, avec un fond d’humidité et des relents de
transpiration, sans oublier l’odeur du produit industriel pour nettoyer les
sols. La lumière est glauque, un peu blafarde, et la couleur des murs
défraîchis n’arrange pas la situation.
« -Salut, Franky ! me
lance l’agent de police de faction à l’accueil.
- Bonjour, Charles ! C’est
calme ?
- Ici, à
l’accueil, assez., mais le commissaire est remonté. Il a convoqué tous les
inspecteurs pour neuf heures. Dépêche-toi. Il n’aime pas les
retardataires. »
Un clin
d’œil complice et je me hâte vers mon bureau. Je n’ai pas le temps de prendre
un café, juste celui d’accrocher mon manteau.
« - Messieurs, il y a
encore eu des coups de feu cette nuit, sur cette place et dans la rue
Vanderschrick. On a relevé des traces de sang mais personne n’a pu être
interpelé.
Miller, avec votre équipe, vous
allez appeler tous les hôpitaux pour savoir si un Individu a été soigné pour
blessure par balle.
Deschamps vous êtes chargé
d’interroger le voisinage.
Et vous Prévost vous visionnerez
toutes les caméras de surveillance susceptibles d’avoir filmé les incidents.
Je veux vos
rapports avant dix-sept heures. Allez, messieurs ! »
Voilà une
journée qui s’annonce rude. Visionner des heures d’enregistrements, après les
avoir obtenus des commerçants du coin et de nos services, c’est un vrai
plaisir ! Putain de métier.
Miller, le
représentant syndical de la SLFP qui ne cache pas sa sympathie pour la droite
musclée, à peine sorti du bureau du patron, lance : « Qu’ils
s’entretuent, ces racailles ! Ce sera bien pour tout le monde. »
Il faut
dire que, parmi les collègues, on a un beau ramassis d’humanité : des
misogynes, des désabusés qui n’attendent qu’une chose, l’heure de la retraite,
des petits fachos, de parfaits beaufs. Fort heureusement il y aussi quelques
jeunes recrues encore idéalistes, mais ça leur passera vite.
Et moi,
qu’est-ce que je fous là ? Je suis fatigué mais il faut bien que certains
aillent au charbon, en essayant de faire du mieux qu’ils peuvent. Sinon ce
serait la chienlit.
Allez, au
boulot !
1 - Oubli et
omission. (1993)
En cette
fin janvier, peu de jours avant mon trente-huitième anniversaire, j’ai la
grande joie de recevoir Julien, mon fils. Plus le temps passe, moins il me rend
visite. Je sais qu’à seize ans il a ses études et ses amis et qu’il ne me
reproche pas le divorce. Il vit chez sa mère depuis maintenant quatre ans,
comme Louis, son cadet d'un an, qui évite le plus possible de me voir.. Gisèle,
je dois le reconnaître, n’a jamais cherché à me nuire dans l’esprit de mes
fils.
Julien
comme à son habitude ne tient pas en place. Il déambule dans le living et
examine les objets exposés. Cherche-t-il à mieux me connaître à travers ces
souvenirs ou est-ce sa façon de passer le temps ? Il se décide à me
parler :
« -
Dis donc, papa ! On voit que maman ne vit plus ici. Avec elle, il n’y
aurait pas un grain de poussière. Quand je prends un objet, je sais où le
reposer car sa place est propre.
-
Je sais, mon grand. Le ménage n’est pas mon fort. Ta mère me l’a assez
reproché. Elle voulait toujours que tout soit impeccable. Honnêtement, elle
était parfois casse-pied. »
Julien
me regarde avec un sourire complice. En s’emparant d’une photo du mariage, il
me demande :
« -
Quels souvenirs as-tu de votre mariage ? Maman est si belle !
-
C’est vrai que ta mère était particulièrement jolie alors. Pour te dire la
vérité, je n’ai gardé aucun souvenir de ce jour-là. C’est une page blanche. Par
contre je me rappelle très bien les jours qui ont précédé, toute la
préparation, le choix et l’achat des alliances, la réception à planifier.
C’était le stress. Je n’étais encore que premier agent de police et j’avais
beaucoup de travail administratif. Il me restait peu de temps libre pour faire
du mariage une réussite. C’est d’ailleurs mon travail et le fait qu’il
m’accaparait trop qui a fait que finalement ce fut un échec. »
Jetant
un coup d’œil dehors, Julien s’exclame :
« -
Super, il neige ! Dans quinze jours je serai sur les pistes. J’ai hâte. Et
toi, tu aimes la neige, papa ?
-
Pas vraiment. Quand il neige, j’ai souvent l’impression d’étouffer. Les gros
flocons d'ouate aspirent tout l’air, réduisent l’espace. La neige me fait
penser à un linceul. Peut-être ai-je déjà vu trop de cadavres recouverts. Mais
je suis content pour toi. Où vas-tu ?
-
À Font-Romeu. Je pars avec une bande de copains d’école.
-
Super. J’espère que la neige sera bonne et que vous vous amuserez bien. »
Julien a
pris, sur la bibliothèque, un trophée.
« -
Qu’est-ce que c’est ? C’est à toi ?
-
Oui, un souvenir vieux de quinze ans.
- Pourquoi
l’as-tu ?
-
Figure-toi, mon grand, que ton père a été champion belge de Scrabble.
-
Non ? Ce truc de vieux.
-
Merci !
-
Ce jeu a été à la mode ? Vraiment ? En quelle année ?
-
Le Scrabble existe depuis les années cinquante mais c’est à partir des années
septante qu’il s’est popularisé et que des clubs ont été créés un peu partout.
Franck
se tait soudainement.
-
Tu vas bien, papa ? Depuis un moment tu es par moment absent, bizarre.
-
Tout va bien, fiston. Un peu de fatigue. »
Ce
que je dis pas à Julien c’est que je suis tracassé. Il y a deux jours, Matthieu
et moi sommes allés en intervention, une surveillance de personne sur un lieu
connu pour la vente de drogue.
Matthieu
a contrôlé un jeune homme d’origine arabe dont le comportement nous avait paru
un peu louche. Pendant l’intervention, mon collègue a tenu des propos
foncièrement racistes et, lors de la fouille à la recherche d’arme ou de
drogue, il a voulu l'humilier avec des gestes déplacés en lui palpant le jean.
Lorsque,
rentrés, nous avons rédigé notre rapport, je n’ai rien écrit au sujet des
dérapages de Matthieu. Pourtant c’est ce genre d’attitude qui braque les jeunes
contre la police. D’un côté je me sentais obligé de faire ce signalement mais
d’un autre je ne pouvais pas me mettre à dos un collègue et lui nuire dans sa
carrière. Alors je me suis tu. J’ai fait comme si j’avais oublié ce qui s’était
passé. Il y a une ligne blanche dans ce rapport qui me dérange.
2 - Avant d'être
père, j'ai été un fils. (1970)
J’ai à
peine refermé la porte de la maison familiale que j’entends la voix de mon
père :
« -
Franck, je t’attends dans mon bureau ! »
Que
me veut-il ? Tout en accrochant ma veste à la patère, je m’interroge sur
le comportement du paternel. Jusqu’à mes dix ans, il se montrait affectueux à
mon égard, plus que maman qui, bien qu’elle m’aime, ne s’est jamais laissé
aller à des marques d’affection. Et puis brutalement il a changé d’attitude,
est devenu sévère et distant. Qu’ai-je bien pu faire ? Ce n’est pas
seulement dû au fait qu’il soit officier à l’armée. Il l’était déjà lorsque
j’étais tout jeune. Alors pourquoi ?
« -
Franck, je t’attends !
-
J’arrive, père ! »
Je
grimpe rapidement la volée de marches et arrive, le cœur battant, devant la
porte ouverte. Il est là, assis derrière son bureau, un papier dans les mains.
« -Assieds-toi ! »
Un
silence s’installe qui ne fait que renforcer mon angoisse.
« -
Tu sais ce que j’ai là ?
-
Non, père.
-
Une lettre de la direction de l’Athénée Victor Horta. Ils se plaignent de toi.
Tu me fais honte !
-
Que me reproche-t-on, père ?
-
Ne fais pas celui qui l’ignore. On se plaint d’abord de ta tenue. Tu es allé en
classe avec un jean délavé ! Tu es négligé. Tu as de la chance que je ne
t’ai jamais vu habillé de la sorte. Je suppose que tu te changeais en rentrant.
Tu te prends pour qui ? Un de ces chanteurs mal dans leur peau, qui
contestent le bon goût ? J’ai bien remarqué les tee-shirts que tu portes
parfois, avec toutes ces fleurs et ces motifs ridicules. Tu te débarrasseras de
tout cela aujourd’hui même. Je ne veux plus que tu t’attifes de la sorte, même
si les hippies sont à la mode. Mon fils s’habille avec décence. Et puis
coiffe-toi un peu plus soigneusement et lave tes cheveux, ils sont gras et trop
longs. C’est dégoûtant.
-
Bien, père !
Il
est inutile de lui dire que beaucoup dans ma classe se coiffent ainsi, ce qui
déplait aux éducateurs. Mais justement on ne le fait pas pour leur faire
plaisir.
-
Et ce n’est pas tout. J’apprends aussi que ton comportement n’est plus ce qu’il
était, que tu t’es battu, ce qui va te valoir une retenue. J’attends des
explications.
-
C’est vrai, père, et je ne le regrette pas.
Malgré
le regard sévère qui me transperce et la rougeur qui envahit le visage de papa,
je continue :
Dans
ma classe, il y a Paul. Il est devenu le souffre-douleur d’une bande dont le
chef est Luc. Ils ne font que l’embêter et se moquer de lui. Plus le temps
passe et plus les brimades deviennent méchantes. Au début, je ne suis pas
intervenu. Puis c’en fut trop et j’ai averti les éducateurs. La bande a dû
apprendre que j'avais parlé. Cela n’a pas fait cesser leur harcèlement et en
plus ils s’en sont pris à moi. Mais je n’allais pas me laisser faire. Quand Luc
a fait tomber Paul par un croche-pied, il m’a dit : « Alors le
jaune, tu vas aller te plaindre aux surveillants ? » La rage m’a pris
et je lui suis tombé dessus à coups de poing. On a dû nous séparer et ce n’est
pas moi qui étais le plus amoché. Luc arbore un formidable coquard à l’œil
gauche.
-
Mon fils, la force ne résout pas tout. Il te faut être plus intelligent que ton
adversaire sinon tu risques qu’il t’entraîne là où tu ne veux pas aller. Tu
n’aimes pas l’injustice, c’est un noble sentiment. Mais tu dois apprendre à te
contrôler. La force ne peut s’exercer que dans un cadre de droit, si non c’est
le règne du plus fort. Apprends de tes erreurs. Il y a d’autres moyens de faire
régner la justice.
Je repenserai plus d’une fois à cette phrase de mon
père. Qui sait si elle n’a pas contribué à me faire devenir l’homme que je suis
aujourd’hui.
Va
mettre de l’ordre dans ta penderie. J’attends de toi qu’à l’avenir tu contrôles
mieux ton impulsivité.
-
Oui, père. Je te le promets.»
3 - Cadeaux et
déceptions. (1997)
Pas facile
de savoir quoi offrir à un grand ado ou plutôt à un jeune homme, ce que devient
Julien. Je ne me risque pas à lui offrir un vêtement, non pas que je craigne de
ma tromper de taille – quoiqu’il se développe rapidement ces derniers temps-
mais tout simplement parce que je suis certain que ce ne sera pas ce qu’il
aurait choisi lui-même.
Un
cadeau, c’est quelque chose qui doit faire plaisir. J’ai entendu Julien parler
de nature, de voyage. Je suis allé chez Nature et Découverte lui acheter un kit
pour baroudeur : lampe torche qui se recharge grâce à une dynamo, système
individuel d’épuration d’eau et moustiquaire.
« -
Julien, j’ai quelque chose pour toi. J’espère que ça te plaira.
-
Merci, papa ! »
Alors
qu’il déballe son cadeau, je constate vite que ce dernier ne soulève pas son
enthousiasme.
« -
Ah ! Tu sais, papa, je ne pars pas en Amazonie. Je t’ai dit que je
comptais participer à un projet de réhabilitation d’un ensemble de bâtiments
qui ont été ceux d’une grande ferme. C’est dans les Ardennes. Avec d’autres
jeunes, on a un projet écologique qui va dans le sens de la décroissance, de
l’éco-sobriété et de l’auto-suffisance. Nous ferons notre pain. Un bâtiment a
encore son four. Il y a aussi de bonnes terres pour cultiver des légumes en
biodynamie. On élèvera des volailles et sans doute des moutons. La lampe torche
sera utile mais pas le reste, je pense.
-
Ce n’est pas grave. Désolé de n’avoir pas bien compris. Tu veux que j’aille
échanger le reste ?
-
Non, laisse. On ne sait pas ce que l’avenir nous réserve. »
Après
que Julien soit reparti et en pensant à sa déception, une autre scène m’est
revenue en mémoire.
C’était
une journée grise de fin décembre, humide et froide ; j’avais neuf ans, je
crois. Mon père était rentré de manœuvres, il avait raté la Saint-Nicolas.
Il m’a appelé dans son bureau et m’a offert un gros paquet cadeau. En le
déballant, j’ai découvert un tas de soldats en plastique, très réalistes, ainsi
que des chars, des transporteurs de troupe et des canons. Quand j’ai regardé
mon père, j’ai remarqué que son visage s’était rembruni.
« -
Je constate que cela ne te plaît guère, m’a-t-il dit. Ton visage et ta
réaction en disent plus que des mots. Qu’est-ce qui t’aurait fait
plaisir ?
-
Oh, père ! Je pensais à un ensemble d’enquêteur ! Je l’ai vu dans la
publicité du magasin de jouets. Il y a tout ce qu’il faut : une loupe, de
la poudre pour relever les empreintes et du collant pour les prélever, des
jumelles, des carnets pour noter ses observations et même du produit pour
révéler des traces de sang !
-
Que veux-tu dans la vie on n’a pas toujours ce que l’on veut et on se contente
de ce qu’elle vous donne. »
Je
pense que, ce jour-là, je l’ai déçu. C’est comme si je lui avais dit que ce
qu’il faisait ne m’intéressait pas, Et c’était bien la vérité.
J’admirais
mon père, je le craignais surtout, mais je n’ai jamais voulu lui ressembler. Il
pouvait être si cassant, si dur parfois.
Avec
le temps, la distance entre nous a grandi et, quand il est mort, encore jeune,
j’ai regretté n’avoir pas su ou pu lui parler d’homme à homme. Nous ne nous
comprenions plus et c’est irréparable désormais.
Ma
crainte est que la même chose se passe entre Julien et moi. Son adolescence n’a
pas été une période facile et le divorce s’y est ajouté. La communication entre
nous est alors devenue plus difficile. Et c'est encore pis avec Louis Je dois
être mieux à leur écoute, tâcher d’oublier les affaires, les collègues. Pas
facile !
4 - Mille éclats.
(1986)
Il y a des jours comme ça où rien ne va. Ce matin,
en me rasant, je me suis entaillé profondément la joue. Le temps que je trouve
la pierre hémostatique, j’avais déjà mis du sang partout. Et me voilà avec une
balafre et un sparadrap.
La
journée au commissariat a été harassante et, comme si le travail administratif
ne suffisait pas, mon chef d’unité m’est tombé dessus. « Franck, j’attends
toujours les dernières statistiques. Il faut être plus réactif ! Je dois
compter sur tous mes hommes, et pas seulement sur le terrain. J’ai moi aussi
des rapports à remettre. Bougez-vous le cul ! Je veux cela sur mon bureau
pour ce vendredi au plus tard, dernier délai ! – Oui, chef ! »
Que pouvais-je dire d’autre, qu’il aille se torcher le cul avec ses papiers ?
Il ne veut pas se rendre compte du temps que ça nous prend, toute cette
paperasse. Si, au moins, on avait des ordinateurs et tout
l’équipement qui va avec. Cela fait plus d’un mois que la photocopieuse est HS.
« Vous savez, les budgets sont déjà épuisés. Ce sera pour janvier
prochain. » Le chef, lui, ne veut pas attendre Il va falloir que j'aille utiliser celle d'une autre unité. Ça m’énerve et ça m’use !
À
la maison, je trouve Gisèle qui tire la gueule. Il ne manquait plus que ça. Les
fistons ne sont pas encore rentrés.
« -
Bonsoir, chérie !
-
Bonsoir. Franck. Il faut qu’on parle.
-
Oui mais j’ai eu une journée pénible. Tu permets que je récupère. On le fait
plus tard ?
-
C’est cela ! Défile-toi comme toujours. Décidément on ne peut rien te
demander, rien attendre de toi !
-
Pourquoi tu te fâches ?
-
Je ne me fâche pas, j’en ai assez ! Assez de tes absences. Non seulement
ton travail t’accapare totalement mais tu ne cesses d’y penser. Nous ne
comptons plus, ni moi ni les enfants ! Le week-end dernier tu es encore
retourné au commissariat. Ce n’était pourtant pas ton tour d’astreinte !
-
Non, mais Willy était malade. Alors le chef m’a rappelé. Ce n’est quand même
pas ma faute !
-
Résultat, tu n’étais pas disponible pour Louis. C’était le jour du concert de
son académie. Il t’a cherché mais tu n’étais pas là ! Et quand Julien
s’est blessé en skate, qui était là pour le conduire aux urgences ? Moi,
pas toi ! Tu n’es jamais là quand on a besoin de toi.
-
Eh, calme-toi ! Tu montes sur tes grands chevaux.
-
Il y a de quoi, non ? J’en ai marre, Franck. Je n’aime plus cette vie que
nous menons. Je n’ai plus la patience, plus la confiance. Tu promets toujours
que ça va changer, que tu seras plus disponible. Mais c’est toujours pareil.
- Gisèle,
tu ne crois pas que tu bois un peu trop ces derniers temps ? Regarde la
bouteille de vin blanc est à moitié vide sur la table ! Cela ne te fait
pas de bien.
-
Quelle consolation puis-je trouver, si ce n’est dans un verre de vin ?
C’est cette situation qui me donne envie de boire. Et tout ça, c’est à cause de
toi . De toi ! Et j’en ai marre, marre, marre ! Marre, tu
entends ? »
Gisèle
s’empare alors d’un milieu de table qui nous a été offert, lors de notre
mariage, par l’oncle Gustave, un Limoges de chez Haviland, un beau plat ovale
art nouveau, décoré de chrysanthèmes bordeaux et jaunes Elle le
jette de toute sa force sur le sol où il se brise en mille éclats.
« -Voilà
ce qui reste de notre mariage ! » s’exclame-t-elle avant de fondre en
larmes.
Je
ne sais que lui dire. Je n’ose pas la prendre dans mes bras.
Julien
rentre à ce moment précis. Je lis la surprise sur son visage et je sais qu’il a
compris ce qui se joue là.
Gisèle
monte et s’enferme dans la chambre. Moi, silencieux, je ramasse les morceaux.
5 - Parfum de
nostalgie. (2024)
Je
suis content aujourd’hui. Non seulement la journée est superbe, mais Julien et
Louis sont ici tous les deux. Si Julien vient me voir toutes les semaines, je
peux m’estimer heureux lorsque Louis passe une fois dans le mois. Il n’y a qu’à
voir leurs visages pour savoir qu’ils ont été avertis de mon état de santé. Ils
essaient de n’en rien laisser paraître, mais n’y arrivent pas. Leur jovialité
est forcée.
« -
Alors, papa, que vas-tu faire quand tu quitteras le centre de
revalidation ? me demande Julien.
-
Tu ne devrais plus vivre seul, renchérit Louis.
-
Je ne sais pas. J’envisage difficilement de partir en maison de
repos.
-
Mais c’est la seconde fois en peu de temps que tu as dû être hospitalisé !
insiste Louis.
-
Oui, mais ça va maintenant. »
Un
silence s’installe. Julien pousse ma chaise roulante dans l’allée du parc
entourant le centre et Louis marche à ses côtés.
Je
repense à ce que le médecin m’a dit :
« Monsieur
Prévost, votre cœur n’est plus celui d’un jeune homme. Vous aurez bientôt septante ans, et lui en a dix de plus. Il faut vous ménager pour avoir quelques années
devant vous. Du repos, pas de tracas, du calme et une vie plus saine : plus de
tabac ni d’alcool, je vous prie ! »
Le
chemin nous a conduit à une pergola couverte d’une glycine du Japon. En ce
début juin, des grappes de fleurs mauves tombent en abondance et dégagent un
parfum suave. Quelques taches de soleil jouent sur le gravier, une légère brise
agite l’air. Une table ronde en fer forgé et quelques chaises y sont disposées.
Louis s’assied et Julien s’installe près de lui, me laissant un peu à l’écart.
Je les regarde. On dirait qu’ils veulent faire face à l’avenir. Eux qui sont si
différents semblent soudés par l’inquiétude et sans doute les souvenirs.
C’est
vrai que le temps passe vite. Je les revois enfants, turbulents parfois mais
pleins de vie. Je n’ai pas été assez présent pour eux mais je les ai toujours
aimés plus que tout et ils le savent.
Oh !
cette odeur de glycine. Me voilà replongé cinquante ans plus tôt. C’était chez
Paul, mon ancien condisciple d’athénée. Ses parents étaient venus s’installer
dans une belle villa de Boitsfort, proche de la forêt de Soignes.
Quelques
temps avant j’avais rencontré Gisèle chez une de ses amies, Patricia, dont le
frère était également un de mes condisciples. Entre Gisèle et moi le courant
était tout de suite passé. Nous étions ensuite sortis en bande au cinéma, puis
voir une expo au Palais des Beaux-Arts.
J’avais
demandé à Paul si elle pouvait m’accompagner pour la petite fête qu’il
organisait chez lui.
Au
bout d’un moment, nous nous sommes éclipsés dans le jardin et, tout en
marchant, nous sommes arrivés à une tonnelle. Le hasard a voulu que Gisèle
porte ce jour-là une robe lavande de la même couleur que la glycine. Elle était
si belle que j’en étais tout intimidé ! Nous nous sommes assis sur un banc
et nous avons parlé, beaucoup, de tout ce que nous aimions. Nous nous sommes
rendu compte que nous partagions les mêmes centres d’intérêt. Et nous nous
sommes raconté nos relations familiales difficiles. Elle non plus n’avait pas
une vie toute rose. À certains moments nous avions envie de rire et à d’autres
de pleurer. Nos deux cœurs vibraient à l’unisson. L’odeur entêtante de la
glycine nous enivrait. Ce fut le coup de foudre et il fut réciproque. Et voilà
déjà cinq ans que Gisèle est morte !
Mes
fils ont respecté ma rêverie ou peut-être ont-ils eu trop de choses à se dire à
voix basse.
Louis
se lève :
« -
Papa, il va falloir que je rentre. Je reviendrai la semaine prochaine. Il
faudra que nous décidions pour l’avenir.
-
Bien sûr, Louis. Je vais y réfléchir sérieusement. En attendant, Julien et toi
devriez chercher une maison de repos qui ne soit pas un mouroir tout en restant
dans mes moyens. Et puis il y a la maison. Si aucun de vous deux ne veut y
vivre, le mieux serait de la vendre. Je vous ferai une donation à tous les deux
et je garderai de quoi faire face aux dépenses futures. Rentrons, les enfants,
j’ai froid tout à coup ! »
6 - Un arbre vit
de ses racines. (2026)
- Heureusement que tu es là pour m’aider Louis. Je
ne sais pas si j’aurais eu le courage de faire ça tout seul, dit Julien.
-
C’est normal. Mais je dois dire que ça me fait drôle de fouiller dans les
affaires de papa.
-
Dire que ça fait déjà un mois qu’il nous a quittés.
-
Un mois et trois jours.
-
Finalement on a bien fait de l’aider à rester ici. Toutes ces maisons de
retraite sont sinistres, des salles d’attente avant le grand départ.
-
Je le sais bien, Julien. Même celles qui réclament des sommes importantes ne
sont pas meilleures que les autres. L’emballage est juste plus beau. Papa a
quand même vécu ici pendant deux ans après le centre de revalidation. Thérèse,
son aide familiale, a bien pris soin de lui.
-
Je l’aime bien, Thérèse. Toujours présente de huit à dix-huit heures et même
plus parfois. J’ai été surpris de la croiser un soir à vingt heures. Elle
s’apprêtait juste à partir.
-
Et puis, avec le passage deux fois par jour de l’infirmière, on savait que tout
allait bien.
Les
deux frères continuent à trier bibelots et souvenirs. La maison doit être vidée
avant la fin du mois et le début des visites pour la vente.
Voilà
un moment que Julien n’entend plus Louis s’activer. Ce dernier lui tourne le
dos. Julien s’approche et le trouve une photo à la main. Louis pleure en
silence. Julien pose une main sur l’épaule de son frère. La photo encadrée
montre, sous le ciel bleu d’une belle journée estivale, Franck et Louis, assis
sur un banc du jardin, qui se regardent en riant.
- C’est
Thérèse qui a pris la photo, dit Louis d’une voix un peu étranglée. Tu sais,
Julien, j’en ai voulu longtemps à papa du divorce. Toi, tu semblais en avoir
pris ton parti. Peu avant que cette photo ne soit prise, j’avais expliqué à
papa ce que j’avais ressenti et vécu. Pourquoi, au fil du temps, j’étais devenu
distant, peu présent. Toi, tu étais le bon fils. En fait tu as le caractère de
maman, attentionné et affectueux. Moi je ressemble plus à papa, avec mon côté
taciturne. Papa m’a dit qu’il nous comprenait bien tous les deux et qu’il nous
aimait autant l’un que l’autre. Nous avons parlé longuement et cela a fait
tomber toutes les barrières. C’était bon d’être enfin proche de lui. Nous voilà
orphelins désormais.
-
Je me suis fait la même réflexion. Heureusement que tu existes.
-
Avec papa, nous avons aussi parlé de son métier. Je lui ai demandé pourquoi il
y avait eu ce changement de carrière. Je me souviens de ses paroles :
« Ce jour-là, nous étions en intervention dans une zone où il y avait du
trafic de drogue et où des tirs avaient déjà eu lieu. Je me rappelle le bruit
de la vitre arrière de la voiture qui explosait. On nous avait tiré dessus.
L’enquête n’a jamais su établir si c’était une balle perdue ou un tir
volontaire. Soudain, j’en ai eu assez. J’ai demandé ma mutation dans une unité
pour laquelle je n’irai plus sur le terrain. J’ai alors décidé de dénoncer les
agissements de mon ex-équipier, Matthieu, et ceux de mon chef qui le couvrait.
Résultat, j’ai été ostracisé, mis au placard. Je n’ai plus eu de promotion. Tu
sais, la police est une grande famille dans laquelle il vaut mieux ne pas
mettre en cause des collègues. Mais je ne regrette rien. »
-
En tout cas, retrouver à ses côtés ses deux fils a été la plus grande joie de
papa. Sans compter le fait d’être grand-père.
-
Comment va Annie ? Sa seconde grossesse ne lui pèse pas trop ?
-
Non, tout se passe bien. Elle a très peu de nausées, moins que pendant qu’elle
attendait Jacques. Et toi, tu es toujours un cœur à prendre ?
-
Tu sais, je n’ai jamais voulu me caser. J’ai préféré jouer les don Juan. Je
n’étais pas mûr pour être un mari et un père. Je crois que j’avais peur de
revivre la même situation familiale. J’ai changé, grandi mais il est un peu
tard maintenant. Trop tard peut-être, qui sait ?
-
En tout cas le nom des Prévost ne disparaitra pas.
-
Julien, il faut raconter aux enfants qui furent leurs grands-parents paternels.
Un arbre vit de ses racines et du sol dans lequel elles plongent. Je t’aime,
mon frère !
Fiche
de présentation
Nom PREVOST
Prénom Franck
Âge Né en 1955
Etat-civil Marié en 1976
Divorcé en 1986
2 fils : Julien né en 1977 et Louis né en 1978
Adresse Avenue Ducpétiaux –
SAINT-GILLES
Métier Policier