Il y a des jours comme ça où rien ne va. Ce matin, en me rasant, je me suis entaillé profondément la joue. Le temps que je trouve la pierre hémostatique, j’avais déjà mis du sang partout. Me voilà avec une balafre et un sparadrap.
La journée au commissariat a
été harassante et, comme si la travail administratif ne suffisait pas, mon chef
d’unité m’est tombé dessus. « Frank, j’attends toujours les dernières
statistiques. Il faut être plus réactif ! Je dois compter sur tous mes
hommes, et pas seulement sur le terrain. J’ai moi aussi des rapports à
remettre. Bougez-vous le cul ! Je veux cela sur mon bureau pour ce
vendredi au plus tard, dernier délai ! – Oui, chef ! » Que
pouvais-je dire d’autre, qu’il aille se torcher le cul avec ses papiers ? Il
ne veut pas se rendre compte du temps que ça nous prend, toute cette paperasse.
Si, au moins, on avait des ordinateurs performants et tout l’équipement qui va
avec. Cela fait plus d’un mois que mon imprimante est HS. « Vous savez,
les budgets sont déjà épuisés, m’a-t-on dit. Ce sera pour janvier prochain. »
Le chef, lui, ne doit pas attendre qu’un collègue donne accès à sa machine. Ça m’énerve
et ça m’use !
À la maison, je trouve Gisèle
qui tire le gueule. Il ne manquait plus que ça. Les fistons ne sont pas encore
rentrés.
« - Bonsoir, chérie !
- Bonsoir. Franck. Il faut qu’on
parle.
- Oui mais j’ai eu une journée
pénible. Tu permets que je récupère. On le fait plus tard ?
- C’est cela ! Défile-toi
comme toujours. Décidément on ne peut rien te demander, rien attendre de toi !
- Pourquoi tu te fâches ?
- Je ne me fâche pas, j’en ai
assez ! Assez de tes absences. Non seulement ton travail t’accapare
totalement mais tu ne cesses d’y penser. Nous ne comptons plus, ni moi ni les
enfants ! Le week-end dernier tu es encore retourné au commissariat. Ce n’était
pourtant pas ton tour d’astreinte !
- Non, mais Willy était
malade. Alors le chef m’a rappelé. Ce n’est quand même pas ma faute !
- Résultat, tu n’étais pas disponible
pour Louis. C’était le jour du concert de son académie. Il t’a cherché mais tu
n’étais pas là ! Et quand Julien s’est blessé en skate, qui était là pour
le conduire aux urgences ? Moi, pas toi ! Tu n’es jamais là quand on
a besoin de toi.
- Eh, calme-toi ! Tu
montes sur tes grands chevaux.
- Il y a de quoi, non ? J’en
ai marre, Franck. Je n’aime plus cette vie que nous menons. Je n’ai plus de patience,
plus confiance. Oh oui ! Tu promets toujours que ça va changer, que tu
seras plus disponible. Mais c’est toujours pareil.
- Gisèle, tu ne crois pas que tu bois un peu
trop ces derniers temps ? Regarde la bouteille de vin blanc est à moitié
vide sur la table ! Cela ne te fait pas de bien.
- Quelle consolation puis-je
trouver, si ce n’est dans un verre de vin ? C’est cette situation qui me
donne envie de boire. Et tout ça, c’est à cause de toi . De toi ! Et
j’en ai marre. Marre, tu entends ? »
Gisèle s’empare alors d’un milieu
de table qui nous a été offert, lors de notre mariage, par l’oncle Gustave, un
Limoges de chez Haviland, un beau plat ovale art nouveau, avec des
chrysanthèmes bordeaux et jaunes Elle le
jette de toute sa force sur le sol où il se brise en mille éclats.
« -Voilà ce qui reste de
notre mariage ! » s’exclame-t-elle avant de fondre en larmes.
Je ne sais que lui dire. Je n’ose
pas le prendre dans mes bras.
Julien rentre à ce moment précis.
Je lis la surprise sur son visage et je sais qu’il a compris ce qui se joue là.
Gisèle monte et s’enferme dans
le chambre. Moi, silencieux, je ramasse les morceaux.