mardi 12 mai 2026

Texte de Nadera

 

COMME UNE ODEUR DE MUGUET

L’ANNIVERSAIRE

Océane : Je veux ma maman. Elle vient quand ?

Mamie : Ma chérie je suis désolée vraiment mais elle ne viendra pas.

Océane : Elle avait promis d’être là pour mon anniversaire.

Mamie : Je sais. Je comprends ta déception. Mais elle n'a pas eu le choix. Cela ne dépend pas d'elle, ne lui en veux pas.

Océane : Son travail ! Toujours et encore ! Maman préfère travailler qu'être avec moi !

Mamie : Ce n'est pas ce que tu crois.

Océane : Mamie c'est ce que je VOIS. Maman n'est pas là !

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Mamie : Ah le beau sourire qui me fait chaud au cœur.

Océane : Alors tu n'es pas fâchée contre moi ?

Mamie : Fâchée ? Moi ? Et contre toi en plus mais où vas-tu chercher ça ?

Océane : Ce matin j'étais en colère et j'ai dit des choses. Parce que je n'arrivais pas à me contrôler.

Mamie : Ne t'inquiète pas pour ça. Ton attitude est tout à fait juste. Et puis la colère c'est comme un volcan en éruption ; il faut que ça sorte. Et c'est sorti !

Océane : D’habitude cela ne sort jamais. Cela reste en moi. Parce que si ça sort je vais me faire disputer.

Mamie : Tu peux lorsque tu es seule prendre ton coussin et taper dedans. N’aie pas peur ce n’est pas le coussin qui ira se plaindre.

Océane : C’est une bonne idée. Et toi tu as déjà tapé dans un coussin à cause de la colère ?

Mamie : Oui ! Regarde dans quel état sont mes coussins ! Au moins tu ne fais de mal à personne.

Océane : Merci pour ta belle surprise.

Mamie : Je suis heureuse que cela t’ait plu.

Océane : J'ai adoré l'aquarium. Quels beaux poissons avec leurs belles couleurs.

Mamie : C'est une idée de ta maman. Es-tu encore fâchée contre elle ?

Océan : Seulement un peu car elle me manque.

Mamie : Elle me manque aussi.

Océane : Heureusement, que tu es là. D’ailleurs tu as toujours été là.

Mamie : Dis-moi qu'est-ce qui t'a le plus fait plaisir aujourd’hui ?

Océane : Regarder les poissons nager et s’approcher de la vitre. On dirait qu’ils volent surtout les requins qui passent comme des avions au-dessus de nos têtes. Waw que c'est beau !

Mamie : C'est vrai, on est dans un autre univers.

Océane : C'est magique.

Mamie : Garde bien en tête tous les moments magiques de ta vie. Note-les dans un carnet et ouvre-le à chaque fois que tu seras triste.

Océane : C'est une bonne idée. Quand j'ai regardé les poissons, tout de suite je me suis sentie bien.

Mamie : Leur pouvoir réside dans leur lenteur avec un effet calmant. Regarde

Océane : Ah ! Ah ! Ah ! Tu imites super bien leur bouche. À moi ! Regarde !

Mamie : Super et tellement amusant... Tu vois ta maman nous a offert une belle journée d'anniversaire.

Océane : On a même mangé un poisson en chocolat.

Mamie : J'ai beaucoup aimé la queue !

Océane : C’est quand qu'elle vient me chercher ?

Mamie : Oups ! J’allais oublier.

Océane : Quoi ?

Mamie : Les cadeaux.

Océane : OUI, OUI, OUI les cadeaux, les cadeaux.

Mamie : Les voilà.

Océane : C'est bien emballé. Qu’est-ce c’est ?

Mamie : Tiens prends celui-ci d’abord. Vas-y tu peux le déballer.

Océane : Oh mais c'est le poisson bleu de l’aquarium !

Mamie : J'ai vu que tu l'as longtemps contemplé. Alors j'ai acheté la version peluche.

Océane :  On aurait dit, enfin j'ai eu l'impression, qu'il me comprenait. Même qu’il voulait me dire quelque chose.

Mamie : Eh bien, c’est bien possible !

Océane : Merci ! Et ça ?

Mamie : C'est le cadeau de ta mère.

Océane : Un poisson rouge. On dirait un vrai ! Eh il y a un bouchon en dessous !

Mamie : Oui, il me semble qu'il y a quelque chose à l'intérieur. Regarde !

Océane :  Il faut enlever le bouchon. Voilà, il y a un papier. Tu peux me le lire ?

Mamie : « Ma chérie, aujourd'hui c'est ton anniversaire. Je ne suis pas là à mon grand regret. Mais crois-moi, tu es dans mon cœur. Je t'envoie tout mon amour. Ce poisson rouge pour te rappeler la belle journée passée à l’aquarium. Je sais que tu aimes les poissons. Dès que je reviendrai de mission, on fêtera une deuxième fois ton anniversaire. Maman qui t’aime. Bisous tout pleins. »

Océane : (silence)

Mamie : Ça va ?

Océane : Oui.

Mamie : Dis-moi : Qu’est ce qui te tracasse ?

Océane : C’est quand qu’elle vient me chercher ?

Mamie : (silence)

Océane : Je sais qu'elle ne tiendra pas sa promesse !

 

LA FENETRE

Océane : Mamie, je suis vraiment contente d’être restée avec toi. Tu m’as gâtée comme d’habitude.

Mamie : Ce n’est pas grand-chose. C’est un grand bonheur pour moi que tu choisisses de passer l’été avec moi. À ton âge, beaucoup préfèrent partir avec leurs amis ou faire des stages. Et c’est normal.

Océane : Mamie, je n’ai pas d’amies.

Mamie : Comment ça tu n’as pas d’amies ?

Océane : Je suis peut-être trop exigeante. Je ne supporte pas beaucoup les plaisanteries de mauvais goût ni les conversations médisantes. Cela me fait chier, excuses- moi.

Mamie : Au moins, tu as le courage de choisir ce qui te convient le mieux sans te laisser influencer. Dis-moi qu’as-tu envie de faire aujourd’hui ?

Océane : Je ne sais pas et toi ?

Mamie :  On peut sortir en ville si tu veux.

Océane : Pourquoi ?

Mamie : Pour que tu puisses te changer les idées.

Océane : Mamie, ne change pas tes habitudes pour moi s’il te plaît.

Mamie : Bien. Tu sais mon petit plaisir à cette heure-ci c’est de regarde par la fenêtre tout simplement.

Océane : Qu’est-ce que tu regardes ?

Mamie : D’abord je regarde le ciel, ensuite j’observe tout. Je regarde la vie qui passe. Les parents qui emmènent leurs enfants à l’école. Les commerçants qui s’activent pour ouvrir leur commerce. J’écoute ce qui se dit, les rires, les pleurs, les colères parfois, mêmes les disputes. Le cadeau c’est d’entendre les gens chanter mais cela devient de plus en plus rare.

Océane : Tout ça !

Mamie : Oui, tout ça. Ma fenêtre donne sur la vie.

Océane : Chez nous, quand on parle de fenêtres, ce sont souvent celles de nos écrans. Ecran partagé, les ouvrir, les fermer, les agrandir.

Mamie : Cela te dit de partager une vraie fenêtre avec moi ?

Océane : Quand ?

Mamie :  Là ,maintenant. C’est jour de marché on peut regarder ce que moi j’appelle une scénette et ensuite tu pourras me faire quelques courses si tu veux bien.

Océane : Quand je t’entends parler de ta fenêtre, c’est si étrange pour moi.

Mamie : Qu’est-ce qui te semble étrange ?

Océane : Le fait que cela soit vivant !

Mamie : Oui bien sûr. Mais tu pleures !

Océane : Ce n’est rien, ne t’inquiète pas. Tu sais bien que je pleure pour un rien.

Mamie : Tu pleures lorsque tu es touchée et ce n’est pas rien. Exprimer ses émotions est une bonne chose. Seuls les morts ne le font pas !

Océane :  Je suis un peu perdue en ce moment. Je voudrais avoir une fenêtre ou je pourrais voir des choses qui m’apaisent.

Mamie : Qu’est-ce qui peut t’apaiser ? Qu’est-ce que tu désires vraiment ?

Océane : Je voudrais être toujours en vacances. Je voudrais vivre sans pression. Je voudrais vivre pour moi et surtout faire ce que je veux. Je voudrais arrêter de faire semblant de comprendre ce qu’en réalité je ne comprends pas. Je voudrais faire les choses à mon rythme et pas avec un chronomètre. Je voudrais ne plus entendre cette question angoissante de qu’est-ce que tu vas faire plus tard ? Que vas-tu devenir ? Je veux juste me poser et regarder les oiseaux voler.

Mamie : Océane, si je regarde souvent le ciel c’est aussi parce que j’arrive tout doucement à la fin de mon voyage sur terre.

Océane : Non ! Ne dis pas ça. Non !

Mamie : Quand je ne serai plus, il te suffira de regarder, par la fenêtre, le ciel ; ensuite tu fermeras les yeux pour mieux ressentir ma lumière d’amour que je t’enverrai de là-haut. Les oiseaux seront les messagers d’espoirs pour ton avenir.

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Maman :Océane, tu as passé toute l’après-midi à la fenêtre ; tu vas finir par attraper froid.

Océane : Ok je vais la fermer.

Maman : Vérifie si tu as pris toutes tes affaires !

Océane : Oui. Maman, on revient quand ?

Maman : À la Toussaint, dans deux mois. On se recueillera sur la tombe de Mamie. Qu’elle repose en paix. Vient-on doit partir maintenant.

 

LE DEUIL

Mamie cela fait déjà six mois que tu nous as quitté. Tu me manques tellement. J’espère que tu es bien là-haut dans le ciel. Ici sur terre c’est la merde ! Je porte encore mon vêtement de deuil. Toujours habillée en noir, je ne me remets pas de ton départ. Les jours d’ensoleillement, je m’habille en gris. Parfois, je tends l’oreille pour entendre ta voix et les voix des fantômes qui me hantent dans mes moments de désespoir. Chère Mamie, le temps n’a pas fait son travail comme je l’aurais espéré. Je suis souvent tourmentée, en colère et je l’avoue assez désagréable. Je le sens surtout lorsque maman me regarde en soupirant parce que je tire la gueule. Ce n’est pas contre elle mais c’est plus fort que moi. Parfois, j’ai le sentiment de déranger maman. J’aimerais partir mais je n’ai pas le goût de l’aventure. Pour le moment, j’écris et puis je pleure. J’écris et puis je crie. J’écris et puis je m’apaise. J’écris et puis je réfléchis. Dans mes études je réussis sans passion, sans joie. Qu’est-ce qui m’arrive ? Je sais que ce n’est pas normal, qu’ à mon âge, comme dit maman et comme tu le disais aussi, je devrais être avec mes amies. Mais il y’a trop de mais dans ma vie. Tu me manques. T’écrire me fait du bien. S’il te plaît, fais-moi un signe ou inspire-moi. Je voudrais te sentir près de moi. J’écris et puis je me sens mieux.

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Maman : Océane, c’est prêt ! Tu descends ?

Océane : Je n’ai pas faim !

Maman : Il me semble que tu as perdu du poids.

Océane : Ne t’inquiète pas pour moi. Je gère.

Maman : Si tu le dis. Mais je sens bien qu’il y a quelque chose qui te tracasse. Je peux savoir ?

Océane : Pourquoi ?

Maman : Tu es toujours habillée en noir.

Océane : J’ai le droit de porter mon deuil comme je veux !

Maman : Oui, mais il faut t’ouvrir et ne pas t’enfoncer dans la déprime !

Océane : Je ne suis pas déprimée ! Mais je t’en veux.

Maman : Ah !

Océane : J’ai été choquée hier de découvrir dans la commode du hall d’entrée un cadeau que mamie m’a envoyé. Pourquoi tu ne me l’as pas remis ?

Maman : Mais de quoi parles-tu ?

Océane : De ça !

Maman : Des gants.

Océane : Oui, des gants que mamie a déposés pour moi. Ils sont magnifiques, elle a même écrit un mot. Je suis fâchée de les trouver des années plus tard au fond du tiroir ! J’aurais pu la remercier si j’avais su.

Maman : Oui, je comprends. Pardon ! C’est un oubli de ma part.

Océane : Ce n’est pas la première fois maman !

Maman : Calme-toi.

Océane : Je ne suis pas énervée mais déçue.

Maman : Écoute ! Mamie est aussi ma maman. À moi aussi elle me manque. Tu dois apprendre à tourner la page.

Océane : Jamais !

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Mamie, j’écris et puis j’attends encore et toujours que tu me communiques quelque chose. Ne me laisse pas s’il te plaît ! Oui, je suis déçue par maman et j’ai même de la colère en moi. Je ne peux pas compter sur maman avec ses oublis fréquents. Elle banalise toujours tout et cela m’énerve ! Mais là c’est trop pour moi. Je pense que maman a un nouveau copain. Je sens que je serai encore mise sur le côté. J’écris et puis je commence à me décourager. J’ai envie de te rejoindre. J’étouffe Mamie, je dois ouvrir la fenêtre.

 

LE MUGUET

Océane : Oh que ça sent bon ! Je n’ai jamais vu autant de muguet de ma vie. Mais c’est ton parfum, Mamie !

Mamie : Oui. Je me parfume au muguet toute l’année et j’arrête à la saison du muguet. Et, cette année ,Mère nature a été particulièrement généreuse. Je suis tellement heureuse de partager ça avec toi.

Océane : Merci ! Merci ! Quand j’ai vu tous ces muguets, j’ai eu l’impression de loin de voir des flocons de neige. C’est magique !

Mamie : N’est-ce pas ? Bon, maintenant, on va passer à la deuxième étape.

Océane : C’est quoi ?

Mamie : On va préparer le muguet pour la vente. Tu observes d’abord. Ensuite, si tu veux, tu pourras m’aider. C’est une tige de muguet et deux feuilles, le tout enveloppé de papier cellophane et voilà !

Océane : Oui, oui, je peux le faire.

Mamie : Tant mieux, ça ira plus vite. C’est Christiane qui va être contente !

Océane : Ton amie fleuriste ?

Mamie : Oui.

Océane : Tu vas les vendre alors ?

Mamie : Oui, c’est la seule fois de l’année où j’ai la possibilité d’avoir un petit revenu et j’y tiens.

Océane ; Pourquoi ?

Mamie : Cela me permet de gâter ceux que j’aime. Bon, tu es prête ,on commence ?

Océane : Oui, Mamie. J’ai préparé le papier cellophane, le collant et tout ce qu’il faut pour remplir trois corbeilles.

Mamie ; Tu verras, demain, premier mai, tout sera vendu.

Océane : Tu fais ça depuis longtemps ?

Mamie : Christiane et moi nous vendons du muguet depuis nos quinze ans. Et on a toujours été fidèles à cette tradition. Ce jour-là je retrouve mes souvenirs d’ado et j'ai toujours l’impression d’avoir quinze ans. Je lui donne aussi un coup de main dans le magasin et on termine la soirée au resto.

Océane : Oh c’est chouette !

Mami :: Oui, c’est une journée où je fais le plein d’énergie grâce aux fleurs et aux belles rencontres avec les clients.

Océane : C’est une journée importante pour toi. Et moi ? Je serai avec vous demain aussi ?

Mamie : Ta maman viendra te chercher ce soir. Elle ne t’a rien dit ?

Océane : Non. Mais peut-être qu’elle va téléphoner pour dire qu’elle est empêchée par son travail, comme d’habitude. Mais cette fois je ne serai pas déçue.

Mamie : Je comprends. Quoiqu’il en soit demain sera une belle journée.

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Océane : J’étouffe ! Je n’en peux plus ! Tout le monde autour de moi semble si occupé. À qui me confier ? Maman, tu n’es jamais disponible pour moi. Je suis ta fille mais dans les faits il n’en est rien ! Tes sourires sont faux. Tes paroles sont superficielles. D’ailleurs on n’a jamais rien à se dire. Ton regard est parfois si glacial j’en ai la chair de poule. Je n’ai jamais connu le pays de tes bras. Je n’ai jamais senti le réconfort de ta présence. Je sais et je sens bien que je ne compte pas vraiment pour toi. Tes cadeaux et tes excuses ne m’affectent plus. Tu es une mère fantôme. Tu n’as même pas pleuré pour ta propre mère ; tu ne pleureras pas pour ta fille non plus. Si je sors de ta vie je serai un poids en moins pour toi. Soleil, tu te couches. Tu te lèveras demain comme d’habitude mais sans moi. Allez Océan ! Ouvre la fenêtre et libère-toi pour toujours ! Stop ! Oh mon Dieu, ce parfum de muguet ! Mais il n’y a pas de muguet dans la chambre et je ne me parfume pas ! Mamie ! Je sens ta présence. Est-ce possible ? « Ferme cette fenêtre immédiatement ! » Cette voix, dans ma tête, c’est la mienne où la tienne ? « Ferme cette fenêtre immédiatement ! Il fait froid. » Oui, Mamie, tout de suite. Oh mon Dieu je ne sais plus ce que je fais ! Mais ce parfum de muguet me réchauffe le cœur. Mamie, tu viens de me sauver la vie. Merci.

 

LE SAC

Mama :  Tu ne vas pas me faire des histoires à chaque fois que tu tombes sur cette photo !

Océane : C'est que c'est plus fort que moi. J'ai vraiment cru que mamie allait mourir pendant que tu t’amusais au château.

Maman : Je comprends. Heureusement tout s'est bien passé et c'est l'essentiel.

Océane : Oui, mais j'avais besoin que tu sois là ! J'ai paniqué, je t'ai téléphoné au moins vingt fois.

Maman : Écoute, on ne va pas se disputer une fois de plus sur ce qui s'est passé. Ma présence n'aurait rien changé. Le médecin est venu et tout est rentré dans l’ordre.

Océan : Oui, mais...

Maman : Oui mais NON ! Je travaille dur dans cette boîte depuis des années et, pour les dix ans de l'entreprise, un team building a été organisé. Dans un château prestigieux avec tout le faste qui nous est habituellement inaccessible. Pas question de rater cette opportunité. Inutile de me culpabiliser.

Océane : D'accord mais ce n'est pas la première fois. C’est pareil quand tu voyages ou que tu prends du temps pour toi. En fait tu es rarement disponible !

Maman : Je suis obligée de mettre des limites.

Océane :Mais pas avec ta mère et ta fille !

Maman : J'ai besoin de ces bouffées d'oxygène et je dois être déconnectée pour en profiter pleinement. J'ai le droit , ma chérie , de décrocher de temps en temps.

Océane : Tu n’es même pas accrochée !

Maman : Je t'interdis de me juger sans savoir !

Océane : Savoir quoi ?

Maman : Ma fille, il est temps d'en finir avec tes vieilles rancœurs. Arrête de te comporter en victime, cela m'est insupportable ! Mon travail me pèse et devient de plus en plus lourd. Crois-moi cette magnifique journée au château avec mes collègues je l'ai bien méritée. Ce chapitre est clos ! C'est clair ?

Océane : Maman, est-ce que tu m'aimes ?

Mama : En voilà une question ! Tu insinues que je ne t'aime pas ?

Océane : Tu ne réponds pas à la question.

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Moi, Océane, je suis d'accord pour dire que ce n'est pas parce qu'on parle seul qu'on perd la tête. Je m'imagine sur une scène devant un public attentif et on me donne la parole. J'entends : « À TOI ! » J'en ai des frissons. Il me faut un micro ou ma bouteille d'eau fera l'affaire. Concentration. Allez Océane, parle : « Je me sens confuse, troublée. Je suis. J'existe. Un jour on me regardera. Mais en attendant je me sens vide perdue. Un vide qui ne demande qu'à être rempli mais pas de n'importe quoi. Oui j'ai mes exigences ! Je veux de la vie, du beau, de l'authentique qui me connecte à quelque chose de fantastique. Je veux vibrer haut tellement haut que j'aurai le recul suffisant pour voir un monde que je ne connais pas encore, celui de l’amitié, de l’aventure, du théâtre. Un monde de rire et de joie. » Si maman m'entend j'imagine qu'elle va appeler un psychologue à la rescousse pour sauver sa fille chérie.

&&&

Cher journal, aujourd'hui maman m'a offert un cadeau. Je l'ai trouvé ce matin sur la table de la salle à manger avec ce mot : « Ma chérie, je t'aime. Ne doute jamais de mon amour pour toi. » Je l'ai déballé et après j'ai pleuré. C'est un sac d'Yves Saint Laurent. J'en rêvais. Il est grand comme celui de Mary Poppins pour y cacher mes souvenirs nostalgiques. Bleu océan, je peux toucher la MER. Sa texture est douce, enfin quelque chose de réconfortant. Il est onéreux peut-être qu'on mangera des pâtes le mois prochain ? Je ressens de la joie. J'invoque avec le cœur son amour. Je lève la tête et oui c'est ça ! J'aperçois un début de lumière, un début d'espoir. Peut-être que maman m’aime vraiment ?

 

L’ENTRETIEN PSY

Valérie : C’est au sujet de ma fille. J’ai toujours veillé à ce qu’elle ne manque de rien sur le plan matériel. Mais pratiquement, c’est ma mère qui l’a éduquée

Psy : Vous n’aviez sans doute pas le choix.

Valérie : C’est plus compliqué que cela. Je vois que vous n’avez pas lu le rapport de votre collègue.

Psy : En effet, paix à son âme ! Je préfère ne pas être influencé et reprendre à zéro.

Valérie : Oh mon Dieu ! Je ne savais pas . Je vais donc tout redéballer.

Psy : Cela me permettra de voir où vous en êtes sur votre chemin de guérison. En fonction de votre charge émotionnelle qui est un indicateur.

Valérie : OK. Je n’ai jamais voulu avoir de bébé. Je n’ai jamais eu la fibre maternelle. En fait Océane est le fruit d’un abus. Vous comprenez. Je n’avais que vingt ans. C’était ma première sortie. Ils m’ont fait boire et je me suis retrouvée ensuite à l’hôpital pour coma éthylique. J’ai accouché neuf mois plus tard.

Psy : Je comprends.

Valérie : Entretemps, Océane est devenue une adolescente qui essaie de comprendre pourquoi je suis aussi distante avec elle.

Psy : Est-elle au courant de ce qui vous est arrivé ?

Valérie : Non.

Psy : Pourquoi ?

Valérie : Maman et moi avons jugé qu’il était préférable qu’elle ne le sache pas, pour la préserver.

Psy : Quelle a été votre lien avec votre propre mère ?

Valérie : Neutre. Ma mère a surtout aimé mon père. C’était une relation fusionnelle. Parfois je me retirais pour ne pas les déranger. Puis un jour mon père n’est plus rentré. Elle a passé des heures devant la fenêtre à guetter son retour. Son corps a été retrouvé dans un ravin des années plus tard. Ma mère est devenue dépressive et j’avais l’impression de ne pas exister. Alors un soir je suis sortie. Vous connaissez la suite.

Psy : Pourtant vous avez choisi de garder votre enfant.

Valérie : Non ! J’ai fait un déni de grossesse. Je ne pouvais plus avorter c’était trop tard.

Psy : Qu’est-ce qui vous a permis de surmonter ce trauma et de reprendre le cours de votre vie ?

Valérie : J’ai eu la chance d’être suivie par votre collègue ; ensuite j’ai beaucoup lu et puis je me suis reconnectée à la vie. J’ai plongé dans ma passion du voyage ; il n’y avait pas de place dans ma vie pour Océane. Je pense que je suis restée moi-même une enfant. Maman m’a suppliée de ne pas la mettre à l’adoption. Elle m’a forcée à la lui confier.

Psy : Et aujourd’hui ?

Valérie : Aujourd’hui, j’ai perdu ma mère et je dois faire face aux reproches de ma fille.

Psy : Pourquoi ne pas lui dire la vérité ?

Valérie : Je ne veux pas la voir s’effondrer.

Psy : Parlez moi de votre fille.

Valérie : Elle est merveilleuse. Tellement douce , belle, gentille, intelligente. C’est un ange.

Psy : Comment va-t-elle ?

Valérie : Elle est fort dans le questionnement.

Psy : Elle a donc besoin de réponses claires sur ce qui s’est passé.

Valérie : Je ne suis pas psychologue mais je suis sûre qu’elle va être choquée !

Psy : Oui, mais en même temps elle comprendra que le problème ne vient pas d’elle.

Valérie : Ce qui me bouleverse c’est qu’elle m’a demandé si je l’aime ?

Psy : Et qu’avez-vous répondu ?

Valérie : Je n’ai pas eu le courage de lui dire je t’aime.

Psy : Et après ?

Valérie : J’ai fait une folie : je lui ai offert un sac de marque. Le dernier modèle d’Yves Saint Laurent.

Psy : Comment a-t-elle réagi à ce cadeau ?

Valérie : Je ne sais pas ; à vrai dire, je n’étais pas là.

Psy : N’est-ce pas un double message que d’offrir sans être là pour partager le moment le plus précieux ? Vous semblez avoir du mal avec les émotions n’est-ce pas ?

Valérie : Océane n’a jamais été mon bébé mais celui de ma mère qui a pris conscience, sur le tard, qu’elle m’a complètement négligée. Avec Océane elle a voulu se rattraper. Et moi je voulais juste tourner la page et me libérer de cette histoire. Ma conscience était tranquille à l’époque. Ma mère lui a donné tout son amour, celui que je n’ai jamais reçu et moi j’ai assuré matériellement.

Psy : Pensez-vous qu’on puisse acheter l’amour avec du matériel ?

Valérie : Mais c’est ma façon de l’exprimer.

Psy : De quoi avez-vous peur ?

Valérie : J’ai peur de la regarder en face et de lui dire la vérité. Comment puis-je soutenir son regard en lui disant je t’aime alors que je l’ai abandonnée chez ma mère ? Je ne veux pas la voir souffrir comme j’ai souffert. Je veux la voir heureuse.

Psy : Pourquoi ?

Valérie : Parce que je l’aime !

Psy : C’est ça que votre fille veut entendre et surtout ressentir. Je pense qu’il est vraiment important de le lui dire, surtout si elle vous le demande. Sachez que le regard et la voix ne trompent pas.

Valérie : Merci. J’ai compris.

 

VENDREDI TREIZE

Océane : Treize comme vendredi 13, cela tourne en boucle dans ma tête. Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi maintenant ? Mamie pensait bien faire avec sa lettre posthume parfumée au muguet. Treize fois, j’ai crié, hurlé : ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible ! Je suis infestée par la colère. J’ai le fioul de la haine. Cela affecte tout mon corps, toutes mes cellules. Je dois désormais apprendre à vivre avec cette nouvelle. Mon père est un violeur ! J’ai dans le sang les gènes d’un criminel ! Je lutte contre mes propres émotions, mon cœur me fait mal. Je me répète « retrouver la raison » pour ne pas sombrer. Je me sens sale. Je n’ose plus me regarder dans le miroir. Qui suis-je réellement ? Le fruit du péché ! Que vais-je devenir ? Je dois dire NON à la haine, non à la colère. Le choix de mes études en psychologie n’est donc pas un hasard ! J’ai été guidée inconsciemment vers cette voie. J’ai mal à la gorge, j’ai envie de crier cette vérité pour me libérer. Écrire m’a toujours aidée mais cette fois cela ne suffit plus. Ce passé qui s’impose dans mon présent sans y être invité pour me barrer le chemin de demain ! Crier, j’ai envie de crier encore et encore cette haine, contre qui ? Contre quoi ? Je dois trouver une issue ou mourir.

&&&

Erwin : Salut.

Oceane : Salut.

Erwin : Bravo pour ton slam : « Le droit au bonheur.» On sent que ça vient de tes trippes. Et ça secoue.

Océane : C’est vrai ?

Erwin : Vraiment géniale. Mais « Non à la haine » m’as encore plus épaté. Tu slames depuis longtemps ?

Océane : Non. C’est la première fois.

Erwin : Tu es douée. Si tu veux nous rejoindre ce soir, chez Marie, on va préparer la prochaine soirée slam. Tu es la bienvenue.

Océane : OK. Avec plaisir, merci.

Erwin : À tout à l’heure. Je vais me préparer pour mon tour.

Océane : C’est quoi le thème ?

Erwin : Oui à l’amour.

&&&

Psy : Vous n’avez pas l’air bien, Madame.

Valérie : Ma fille est partie.

Psy : Après de brillante études en psychologie cela me paraît normal.

Valérie : Elle n’est pas partie parce qu’elle a terminé ses études !

Psy :  Je vous écoute.

Valérie : Ma mère m’a trahie ! Elle a envoyé une lettre posthume à Océane ! Juste au moment où je me suis attachée à elle. Nous avions pourtant convenu toutes les deux qu’il valait mieux pour Océane qu’elle ne sache pas la vérité. Mais ce que je ne comprends pas c’est qu…

Psy : Quoi donc ?

Valérie : Ma fille a pris toutes ses affaires en partant sauf son poisson rouge.

Psy : Que représente-t-il ?

Valérie : C’est un cadeau que je lui ai fait le jour de son huitième anniversaire. J’ai même retrouvé le mot que j’avais glissé dedans « Ma chérie, aujourd’hui c’est ton anniversaire. Je ne suis pas là à mon grand regret. Mais crois-moi tu es dans mon cœur. Je t’envoie tout mon amour. Ce poisson rouge pour te rappeler la belle journée passée à l’aquarium. Je sais que tu aimes les poissons. Dès que je reviendrai de mission on fêtera une deuxième fois ton anniversaire. Maman qui t’aime. »

Psy : J’imagine que vous avez tenu votre promesse lorsque vous êtes revenue de mission.

Valérie : Non ! Je n’ai jamais tenu aucune de mes promesses. Elle a passé son enfance et son adolescence à m’attendre. Comment ai-je pu lui faire ça ? J’en prends conscience seulement maintenant. Je regrette tellement. J’ai peur d’avoir perdu ma fille définitivement.

Psy : Je ne suis pas devin. Mais votre fille a besoin de maturer, de se connaître, de traverser la tempête émotionnelle qu’elle vit actuellement. Cela nécessite du temps. Beaucoup de temps, celui de la guérison, celui du deuil.

Valérie : Je ne serai peut-être plus là quand elle sera prête si cela arrive un jour.

Psy : Le jour où elle deviendra mère à son tour, la donne changera. Si elle a laissé son poisson rouge, je pense que ce n’est peut-être pas un adieu.

&&&

Valérie : Allo ! Bonjour.

Océane : Bonjour, maman.

Valérie : Océane ! Oh mon dieu ! C’est toi après tant d’années. Comment vas-tu ma chérie ?

Océane : Je vais bien, maman. Je vais passer mon doctorat.

Maman : Bravo ! Sur quel sujet ?

Océane : Les troubles de l’attachement. C’est un sujet qui me tient à cœur. Mais j’ai besoin de toi.

Maman : Oui ! Dis-moi, qu’est-ce que je peux faire pour t’aider ?

Océane : Je passe mon doctorat la semaine prochaine et je n’ai toujours pas de crèche. Erwin est en voyage et je n’ai personne pour la petite ! Je suis sous pression. Peux-tu me dépanner en gardant Marina ?

Maman : Mais je ne savais pas que tu avais un bébé ! Enfin oui, oui. Avec plaisir. Marina, ma petite fille ! Qu’elle bonheur !

Océane : Maman est-ce que tu as gardé mon poisson rouge ?

Maman : Oui ! Je l’ai gardé et il est resté là où tu l’as laissé.

mardi 14 avril 2026

Le clair-obscur d'une vie.

 

 Introduction : Où est la prison ? (1992)

 

Je tourne la clé dans la serrure de la porte d’entrée. Il fait gris et froid ce matin. La voisine m’interpelle :

« - Bonjour, monsieur Prévost ! Vous allez bien ?

- Oui merci, madame Lerat, et vous-même ?

- Oh ça va ! Vous savez avec l’âge quand ça va à moitié, c’est que ça va. Vous remettrez mon bonjour à votre maman. Elle remonte la pente après le décès de votre papa ?

- Ça dépend des jours. Leur appartement lui semble bien vide. Bonne journée, madame Lerat. Je me dépêche sinon j’arriverai en retard au commissariat. »

À moi aussi ma maison paraît bien vide depuis que Gisèle est partie et que mes deux garçons ont quitté le nid. Je ne les vois plus guère. Je sais qu’ils sont tous deux absorbés par leurs études, mais quand même un petit coup de fil de temps en temps serait un minimum.

Jetant un regard sur la fenêtre, je me dis qu’il serait temps de laver les vitres et aussi les voilages. Je ne suis pas trop homme d’intérieur, c’est vrai, mais il faudrait quand même que je prenne davantage soin de la maison dans laquelle j’ai grandi. Je me doute de ce que maman dirait si elle voyait ça. Il faut vraiment que je m’y mette et que je défriche aussi un peu le jardin.

« -Bonjour Pascal ! Un paquet de Marlboro, s’il te plaît.

- Comme d’habitude, répond le marchand de journaux. Alors, ça chauffe ces derniers temps ! Vous devez avoir pas mal de travail avec tous ces dealers.

- On est sur les dents et on fait ce qu’on peut. Mais nous, on n’est pas la brigade des stups. On essaie juste d’assurer la sécurité des citoyens et ce n’est pas facile.

- Bon courage !

- Merci, Louis. Bonne journée. »

J’arrive au commissariat du parvis de Saint-Gilles, au bureau. Toujours cette même odeur de renfermé, de vieux papiers, avec un fond d’humidité et des relents de transpiration, sans oublier l’odeur du produit industriel pour nettoyer les sols. La lumière est glauque, un peu blafarde, et la couleur des murs défraîchis n’arrange pas la situation.

« -Salut, Franky ! me lance l’agent de police de faction à l’accueil.

- Bonjour, Charles ! C’est calme ?

- Ici, à l’accueil, assez., mais le commissaire est remonté. Il a convoqué tous les inspecteurs pour neuf heures. Dépêche-toi. Il n’aime pas les retardataires. »

Un clin d’œil complice et je me hâte vers mon bureau. Je n’ai pas le temps de prendre un café, juste celui d’accrocher mon manteau.

« - Messieurs, il y a encore eu des coups de feu cette nuit, sur cette place et dans la rue Vanderschrick. On a relevé des traces de sang mais personne n’a pu être interpelé.

Miller, avec votre équipe, vous allez appeler tous les hôpitaux pour savoir si un Individu a été soigné pour blessure par balle.

Deschamps vous êtes chargé d’interroger le voisinage.

Et vous Prévost vous visionnerez toutes les caméras de surveillance susceptibles d’avoir filmé les incidents.

Je veux vos rapports avant dix-sept heures. Allez, messieurs ! »

Voilà une journée qui s’annonce rude. Visionner des heures d’enregistrements, après les avoir obtenus des commerçants du coin et de nos services, c’est un vrai plaisir ! Putain de métier.

Miller, le représentant syndical de la SLFP qui ne cache pas sa sympathie pour la droite musclée, à peine sorti du bureau du patron, lance : « Qu’ils s’entretuent, ces racailles ! Ce sera bien pour tout le monde. »

Il faut dire que, parmi les collègues, on a un beau ramassis d’humanité : des misogynes, des désabusés qui n’attendent qu’une chose, l’heure de la retraite, des petits fachos, de parfaits beaufs. Fort heureusement il y aussi quelques jeunes recrues  encore idéalistes, mais ça leur passera vite.

Et moi, qu’est-ce que je fous là ? Je suis fatigué mais il faut bien que certains aillent au charbon, en essayant de faire du mieux qu’ils peuvent. Sinon ce serait la chienlit.

Allez, au boulot !

 

1 - Oubli et omission. (1993)

En cette fin janvier, peu de jours avant mon trente-huitième anniversaire, j’ai la grande joie de recevoir Julien, mon fils. Plus le temps passe, moins il me rend visite. Je sais qu’à seize ans il a ses études et ses amis et qu’il ne me reproche pas le divorce. Il vit chez sa mère depuis maintenant quatre ans, comme Louis, son cadet d'un an, qui évite le plus possible de me voir.. Gisèle, je dois le reconnaître, n’a jamais cherché à me nuire dans l’esprit de mes fils.

Julien comme à son habitude ne tient pas en place. Il déambule dans le living et examine les objets exposés. Cherche-t-il à mieux me connaître à travers ces souvenirs ou est-ce sa façon de passer le temps ? Il se décide à me parler :

« - Dis donc, papa ! On voit que maman ne vit plus ici. Avec elle, il n’y aurait pas un grain de poussière. Quand je prends un objet, je sais où le reposer car sa place est propre.

- Je sais, mon grand. Le ménage n’est pas mon fort. Ta mère me l’a assez reproché. Elle voulait toujours que tout soit impeccable. Honnêtement, elle était parfois casse-pied. »

Julien me regarde avec un sourire complice. En s’emparant d’une photo du mariage, il me demande :

« - Quels souvenirs as-tu de votre mariage ? Maman est si belle !

- C’est vrai que ta mère était particulièrement jolie alors. Pour te dire la vérité, je n’ai gardé aucun souvenir de ce jour-là. C’est une page blanche. Par contre je me rappelle très bien les jours qui ont précédé, toute la préparation, le choix et l’achat des alliances, la réception à planifier. C’était le stress. Je n’étais encore que premier agent de police et j’avais beaucoup de travail administratif. Il me restait peu de temps libre pour faire du mariage une réussite. C’est d’ailleurs mon travail et le fait qu’il m’accaparait trop qui a fait que finalement ce fut un échec. »

Jetant un coup d’œil dehors, Julien s’exclame :

« - Super, il neige ! Dans quinze jours je serai sur les pistes. J’ai hâte. Et toi, tu aimes la neige, papa ?

- Pas vraiment. Quand il neige, j’ai souvent l’impression d’étouffer. Les gros flocons d'ouate aspirent tout l’air, réduisent l’espace. La neige me fait penser à un linceul. Peut-être ai-je déjà vu trop de cadavres recouverts. Mais je suis content pour toi. Où vas-tu ?

- À Font-Romeu. Je pars avec une bande de copains d’école.

- Super. J’espère que la neige sera bonne et que vous vous amuserez bien. »

Julien a pris, sur la bibliothèque, un trophée.

« - Qu’est-ce que c’est ? C’est à toi ?

- Oui, un souvenir vieux de quinze ans.

-  Pourquoi l’as-tu ?

- Figure-toi, mon grand, que ton père a été champion belge de Scrabble.

- Non ? Ce truc de vieux.

- Merci !

- Ce jeu a été à la mode ?  Vraiment ? En quelle année ?

- Le Scrabble existe depuis les années cinquante mais c’est à partir des années septante qu’il s’est popularisé et que des clubs ont été créés un peu partout.

Franck se tait soudainement.

- Tu vas bien, papa ? Depuis un moment tu es par moment absent, bizarre.

- Tout va bien, fiston. Un peu de fatigue. »

Ce que je dis pas à Julien c’est que je suis tracassé. Il y a deux jours, Matthieu et moi sommes allés en intervention, une surveillance de personne sur un lieu connu pour la vente de drogue.

Matthieu a contrôlé un jeune homme d’origine arabe dont le comportement nous avait paru un peu louche. Pendant l’intervention, mon collègue a tenu des propos foncièrement racistes et, lors de la fouille à la recherche d’arme ou de drogue, il a voulu l'humilier avec des gestes déplacés en lui palpant le jean.

Lorsque, rentrés, nous avons rédigé notre rapport, je n’ai rien écrit au sujet des dérapages de Matthieu. Pourtant c’est ce genre d’attitude qui braque les jeunes contre la police. D’un côté je me sentais obligé de faire ce signalement mais d’un autre je ne pouvais pas me mettre à dos un collègue et lui nuire dans sa carrière. Alors je me suis tu. J’ai fait comme si j’avais oublié ce qui s’était passé. Il y a une ligne blanche dans ce rapport qui me dérange.

 

2 - Avant d'être père, j'ai été un fils. (1970)

J’ai à peine refermé la porte de la maison familiale que j’entends la voix de mon père :

« - Franck, je t’attends dans mon bureau ! »

Que me veut-il ? Tout en accrochant ma veste à la patère, je m’interroge sur le comportement du paternel. Jusqu’à mes dix ans, il se montrait affectueux à mon égard, plus que maman qui, bien qu’elle m’aime, ne s’est jamais laissé aller à des marques d’affection. Et puis brutalement il a changé d’attitude, est devenu sévère et distant. Qu’ai-je bien pu faire ? Ce n’est pas seulement dû au fait qu’il soit officier à l’armée. Il l’était déjà lorsque j’étais tout jeune. Alors pourquoi ?

« - Franck, je t’attends !

- J’arrive, père ! »

Je grimpe rapidement la volée de marches et arrive, le cœur battant, devant la porte ouverte. Il est là, assis derrière son bureau, un papier dans les mains.

« -Assieds-toi ! »

Un silence s’installe qui ne fait que renforcer mon angoisse.

« - Tu sais ce que j’ai là ?

- Non, père.

- Une lettre de la direction de l’Athénée Victor Horta. Ils se plaignent de toi. Tu me fais honte !

- Que me reproche-t-on, père ?

- Ne fais pas celui qui l’ignore. On se plaint d’abord de ta tenue. Tu es allé en classe avec un jean délavé ! Tu es négligé. Tu as de la chance que je ne t’ai jamais vu habillé de la sorte. Je suppose que tu te changeais en rentrant. Tu te prends pour qui ? Un de ces chanteurs mal dans leur peau, qui contestent le bon goût ? J’ai bien remarqué les tee-shirts que tu portes parfois, avec toutes ces fleurs et ces motifs ridicules. Tu te débarrasseras de tout cela aujourd’hui même. Je ne veux plus que tu t’attifes de la sorte, même si les hippies sont à la mode. Mon fils s’habille avec décence. Et puis coiffe-toi un peu plus soigneusement et lave tes cheveux, ils sont gras et trop longs. C’est dégoûtant.

- Bien, père !

Il est inutile de lui dire que beaucoup dans ma classe se coiffent ainsi, ce qui déplait aux éducateurs. Mais justement on ne le fait pas pour leur faire plaisir.

- Et ce n’est pas tout. J’apprends aussi que ton comportement n’est plus ce qu’il était, que tu t’es battu, ce qui va te valoir une retenue. J’attends des explications.

- C’est vrai, père, et je ne le regrette pas.

Malgré le regard sévère qui me transperce et la rougeur qui envahit le visage de papa, je continue :

Dans ma classe, il y a Paul. Il est devenu le souffre-douleur d’une bande dont le chef est Luc. Ils ne font que l’embêter et se moquer de lui. Plus le temps passe et plus les brimades deviennent méchantes. Au début, je ne suis pas intervenu. Puis c’en fut trop et j’ai averti les éducateurs. La bande a dû apprendre que j'avais parlé. Cela n’a pas fait cesser leur harcèlement et en plus ils s’en sont pris à moi. Mais je n’allais pas me laisser faire. Quand Luc a fait tomber Paul par un croche-pied, il m’a dit : « Alors le jaune, tu vas aller te plaindre aux surveillants ? » La rage m’a pris et je lui suis tombé dessus à coups de poing. On a dû nous séparer et ce n’est pas moi qui étais le plus amoché. Luc arbore un formidable coquard à l’œil gauche.

- Mon fils, la force ne résout pas tout. Il te faut être plus intelligent que ton adversaire sinon tu risques qu’il t’entraîne là où tu ne veux pas aller. Tu n’aimes pas l’injustice, c’est un noble sentiment. Mais tu dois apprendre à te contrôler. La force ne peut s’exercer que dans un cadre de droit, si non c’est le règne du plus fort. Apprends de tes erreurs. Il y a d’autres moyens de faire régner la justice.

Je repenserai plus d’une fois à cette phrase de mon père. Qui sait si elle n’a pas contribué à me faire devenir l’homme que je suis aujourd’hui.

Va mettre de l’ordre dans ta penderie. J’attends de toi qu’à l’avenir tu contrôles mieux ton impulsivité.

- Oui, père. Je te le promets.»

 

3 - Cadeaux et déceptions. (1997)

Pas facile de savoir quoi offrir à un grand ado ou plutôt à un jeune homme, ce que devient Julien. Je ne me risque pas à lui offrir un vêtement, non pas que je craigne de ma tromper de taille – quoiqu’il se développe rapidement ces derniers temps- mais tout simplement parce que je suis certain que ce ne sera pas ce qu’il aurait choisi lui-même.

Un cadeau, c’est quelque chose qui doit faire plaisir. J’ai entendu Julien parler de nature, de voyage. Je suis allé chez Nature et Découverte lui acheter un kit pour baroudeur : lampe torche qui se recharge grâce à une dynamo, système individuel d’épuration d’eau et moustiquaire.

« - Julien, j’ai quelque chose pour toi. J’espère que ça te plaira.

- Merci, papa ! »

Alors qu’il déballe son cadeau, je constate vite que ce dernier ne soulève pas son enthousiasme.

« - Ah ! Tu sais, papa, je ne pars pas en Amazonie. Je t’ai dit que je comptais participer à un projet de réhabilitation d’un ensemble de bâtiments qui ont été ceux d’une grande ferme. C’est dans les Ardennes. Avec d’autres jeunes, on a un projet écologique qui va dans le sens de la décroissance, de l’éco-sobriété et de l’auto-suffisance. Nous ferons notre pain. Un bâtiment a encore son four. Il y a aussi de bonnes terres pour cultiver des légumes en biodynamie. On élèvera des volailles et sans doute des moutons. La lampe torche sera utile mais pas le reste, je pense.

- Ce n’est pas grave. Désolé de n’avoir pas bien compris. Tu veux que j’aille échanger le reste ?

- Non, laisse. On ne sait pas ce que l’avenir nous réserve. »

Après que Julien soit reparti et en pensant à sa déception, une autre scène m’est revenue en mémoire.

C’était une journée grise de fin décembre, humide et froide ; j’avais neuf ans, je crois. Mon père était rentré de manœuvres, il avait raté la Saint-Nicolas. Il m’a appelé dans son bureau et m’a offert un gros paquet cadeau. En le déballant, j’ai découvert un tas de soldats en plastique, très réalistes, ainsi que des chars, des transporteurs de troupe et des canons. Quand j’ai regardé mon père, j’ai remarqué que son visage s’était rembruni.

« - Je constate que cela ne te plaît guère, m’a-t-il dit. Ton visage et ta réaction  en disent plus que des mots. Qu’est-ce qui t’aurait fait plaisir ?

- Oh, père ! Je pensais à un ensemble d’enquêteur ! Je l’ai vu dans la publicité du magasin de jouets. Il y a tout ce qu’il faut : une loupe, de la poudre pour relever les empreintes et du collant pour les prélever, des jumelles, des carnets pour noter ses observations et même du produit pour révéler des traces de sang !

- Que veux-tu dans la vie on n’a pas toujours ce que l’on veut et on se contente de ce qu’elle vous donne. »

Je pense que, ce jour-là, je l’ai déçu. C’est comme si je lui avais dit que ce qu’il faisait ne m’intéressait pas, Et c’était bien la vérité.

J’admirais mon père, je le craignais surtout, mais je n’ai jamais voulu lui ressembler. Il pouvait être si cassant, si dur parfois.

Avec le temps, la distance entre nous a grandi et, quand il est mort, encore jeune, j’ai regretté n’avoir pas su ou pu lui parler d’homme à homme. Nous ne nous comprenions plus et c’est irréparable désormais.

Ma crainte est que la même chose se passe entre Julien et moi. Son adolescence n’a pas été une période facile et le divorce s’y est ajouté. La communication entre nous est alors devenue plus difficile. Et c'est encore pis avec Louis Je dois être mieux à leur écoute, tâcher d’oublier les affaires, les collègues. Pas facile !

 

4 - Mille éclats. (1986)

Il y a des jours comme ça où rien ne va. Ce matin, en me rasant, je me suis entaillé profondément la joue. Le temps que je trouve la pierre hémostatique, j’avais déjà mis du sang partout. Et me voilà avec une balafre et un sparadrap.

La journée au commissariat a été harassante et, comme si le travail administratif ne suffisait pas, mon chef d’unité m’est tombé dessus. « Franck, j’attends toujours les dernières statistiques. Il faut être plus réactif ! Je dois compter sur tous mes hommes, et pas seulement sur le terrain. J’ai moi aussi des rapports à remettre. Bougez-vous le cul ! Je veux cela sur mon bureau pour ce vendredi au plus tard, dernier délai ! – Oui, chef ! » Que pouvais-je dire d’autre, qu’il aille se torcher le cul avec ses papiers ? Il ne veut pas se rendre compte du temps que ça nous prend, toute cette paperasse. Je dois toujours taper mes rapports avec une vieille machine à écrire. Et cela fait plus d’un mois que la photocopieuse est HS. « Vous savez, les budgets sont déjà épuisés. Ce sera pour janvier prochain. » Le chef, lui, ne veut pas attendre Il va falloir que j'aille utiliser celle d'une autre unité. Ça m’énerve et ça m’use !

À la maison, je trouve Gisèle qui tire la gueule. Il ne manquait plus que ça. Les fistons ne sont pas encore rentrés.

« - Bonsoir, chérie !

- Bonsoir. Franck. Il faut qu’on parle.

- Oui mais j’ai eu une journée pénible. Tu permets que je récupère. On le fait plus tard ?

- C’est cela ! Défile-toi comme toujours. Décidément on ne peut rien te demander, rien attendre de toi !

- Pourquoi tu te fâches ?

- Je ne me fâche pas, j’en ai assez ! Assez de tes absences. Non seulement ton travail t’accapare totalement mais tu ne cesses d’y penser. Nous ne comptons plus, ni moi ni les enfants ! Le week-end dernier tu es encore retourné au commissariat. Ce n’était pourtant pas ton tour d’astreinte !

- Non, mais Willy était malade. Alors le chef m’a rappelé. Ce n’est quand même pas ma faute !

- Résultat, tu n’étais pas disponible pour Louis. C’était le jour du concert de son académie. Il t’a cherché mais tu n’étais pas là ! Et quand Julien s’est blessé en skate, qui était là pour le conduire aux urgences ? Moi, pas toi ! Tu n’es jamais là quand on a besoin de toi.

- Eh, calme-toi ! Tu montes sur tes grands chevaux.

- Il y a de quoi, non ? J’en ai marre, Franck. Je n’aime plus cette vie que nous menons. Je n’ai plus la patience, plus la confiance. Tu promets toujours que ça va changer, que tu seras plus disponible. Mais c’est toujours pareil.

-  Gisèle, tu ne crois pas que tu bois un peu trop ces derniers temps ? Regarde la bouteille de vin blanc est à moitié vide sur la table ! Cela ne te fait pas de bien.

- Quelle consolation puis-je trouver, si ce n’est dans un verre de vin ? C’est cette situation qui me donne envie de boire. Et tout ça, c’est à cause de toi . De toi ! Et j’en ai marre, marre, marre ! Marre, tu entends ? »

Gisèle s’empare alors d’un milieu de table qui nous a été offert, lors de notre mariage, par l’oncle Gustave, un Limoges de chez Haviland, un beau plat ovale art nouveau, décoré de chrysanthèmes bordeaux et jaunes  Elle le jette de toute sa force sur le sol où il se brise en mille éclats.

« -Voilà ce qui reste de notre mariage ! » s’exclame-t-elle avant de fondre en larmes.

Je ne sais que lui dire. Je n’ose pas la prendre dans mes bras.

Julien rentre à ce moment précis. Je lis la surprise sur son visage et je sais qu’il a compris ce qui se joue là.

Gisèle monte et s’enferme dans la chambre. Moi, silencieux, je ramasse les morceaux.

 

5 - Parfum de nostalgie. (2024)

Je suis content aujourd’hui. Non seulement la journée est superbe, mais Julien et Louis sont ici tous les deux. Si Julien vient me voir toutes les semaines, je peux m’estimer heureux lorsque Louis passe une fois dans le mois. Il n’y a qu’à voir leurs visages pour savoir qu’ils ont été avertis de mon état de santé. Ils essaient de n’en rien laisser paraître, mais n’y arrivent pas. Leur jovialité est forcée.

« - Alors, papa, que vas-tu faire quand tu quitteras le centre de revalidation ? me demande Julien.

- Tu ne devrais plus vivre seul, renchérit Louis.

- Je ne sais pas. J’envisage difficilement  de partir en maison de repos.

- Mais c’est la seconde fois en peu de temps que tu as dû être hospitalisé ! insiste Louis.

- Oui, mais ça va maintenant. »

Un silence s’installe. Julien pousse ma chaise roulante dans l’allée du parc entourant le centre et Louis marche à ses côtés.

Je repense à ce que le médecin m’a dit :

« Monsieur Prévost, votre cœur n’est plus celui d’un jeune homme. Vous aurez bientôt septante ans, et lui en a dix de plus. Il faut vous ménager pour avoir quelques années devant vous. Du repos, pas de tracas, du calme et une vie plus saine : plus de tabac ni d’alcool, je vous prie ! »

Le chemin nous a conduit à une pergola couverte d’une glycine du Japon. En ce début juin, des grappes de fleurs mauves tombent en abondance et dégagent un parfum suave. Quelques taches de soleil jouent sur le gravier, une légère brise agite l’air. Une table ronde en fer forgé et quelques chaises y sont disposées. Louis s’assied et Julien s’installe près de lui, me laissant un peu à l’écart. Je les regarde. On dirait qu’ils veulent faire face à l’avenir. Eux qui sont si différents semblent soudés par l’inquiétude et sans doute les souvenirs.

C’est vrai que le temps passe vite. Je les revois enfants, turbulents parfois mais pleins de vie. Je n’ai pas été assez présent pour eux mais je les ai toujours aimés plus que tout et ils le savent.

Oh ! cette odeur de glycine. Me voilà replongé cinquante ans plus tôt. C’était chez Paul, mon ancien condisciple d’athénée. Ses parents étaient venus s’installer dans une belle villa de Boitsfort, proche de la forêt de Soignes.

Quelques temps avant j’avais rencontré Gisèle chez une de ses amies, Patricia, dont le frère était également un de mes condisciples. Entre Gisèle et moi le courant était tout de suite passé. Nous étions ensuite sortis en bande au cinéma, puis voir une expo au Palais des Beaux-Arts.

J’avais demandé à Paul si elle pouvait m’accompagner pour la petite fête qu’il organisait chez lui.

Au bout d’un moment, nous nous sommes éclipsés dans le jardin et, tout en marchant, nous sommes arrivés à une tonnelle. Le hasard a voulu que Gisèle porte ce jour-là une robe lavande de la même couleur que la glycine. Elle était si belle que j’en étais tout intimidé ! Nous nous sommes assis sur un banc et nous avons parlé, beaucoup, de tout ce que nous aimions. Nous nous sommes rendu compte que nous partagions les mêmes centres d’intérêt. Et nous nous sommes raconté nos relations familiales difficiles. Elle non plus n’avait pas une vie toute rose. À certains moments nous avions envie de rire et à d’autres de pleurer. Nos deux cœurs vibraient à l’unisson. L’odeur entêtante de la glycine nous enivrait. Ce fut le coup de foudre et il fut réciproque. Et voilà déjà cinq ans que Gisèle est morte !

Mes fils ont respecté ma rêverie ou peut-être ont-ils eu trop de choses à se dire à voix basse.

Louis se lève :

« - Papa, il va falloir que je rentre. Je reviendrai la semaine prochaine. Il faudra que nous décidions pour l’avenir.

- Bien sûr, Louis. Je vais y réfléchir sérieusement. En attendant, Julien et toi devriez chercher une maison de repos qui ne soit pas un mouroir tout en restant dans mes moyens. Et puis il y a la maison. Si aucun de vous deux ne veut y vivre, le mieux serait de la vendre. Je vous ferai une donation à tous les deux et je garderai de quoi faire face aux dépenses futures. Rentrons, les enfants, j’ai froid tout à coup ! »

 

6 - Un arbre vit de ses racines. (2026)

 - Heureusement que tu es là pour m’aider Louis. Je ne sais pas si j’aurais eu le courage de faire ça tout seul, dit Julien.

- C’est normal. Mais je dois dire que ça me fait drôle de fouiller dans les affaires de papa.

- Dire que ça fait déjà un mois qu’il nous a quittés.

- Un mois et trois jours.

- Finalement on a bien fait de l’aider à rester ici. Toutes ces maisons de retraite sont sinistres, des salles d’attente avant le grand départ.

- Je le sais bien, Julien. Même celles qui réclament des sommes importantes ne sont pas meilleures que les autres. L’emballage est juste plus beau. Papa a quand même vécu ici pendant deux ans après le centre de revalidation. Thérèse, son aide familiale, a bien pris soin de lui.

- Je l’aime bien, Thérèse. Toujours présente de huit à dix-huit heures et même plus parfois. J’ai été surpris de la croiser un soir à vingt heures. Elle s’apprêtait juste à partir.

- Et puis, avec le passage deux fois par jour de l’infirmière, on savait que tout allait bien.

Les deux frères continuent à trier bibelots et souvenirs. La maison doit être vidée avant la fin du mois et le début des visites pour la vente.

Voilà un moment que Julien n’entend plus Louis s’activer. Ce dernier lui tourne le dos. Julien s’approche et le trouve une photo à la main. Louis pleure en silence. Julien pose une main sur l’épaule de son frère. La photo encadrée montre, sous le ciel bleu d’une belle journée estivale, Franck et Louis, assis sur un banc du jardin, qui se regardent en riant.

- C’est Thérèse qui a pris la photo, dit Louis d’une voix un peu étranglée. Tu sais, Julien, j’en ai voulu longtemps à papa du divorce. Toi, tu semblais en avoir pris ton parti. Peu avant que cette photo ne soit prise, j’avais expliqué à papa ce que j’avais ressenti et vécu. Pourquoi, au fil du temps, j’étais devenu distant, peu présent. Toi, tu étais le bon fils. En fait tu as le caractère de maman, attentionné et affectueux. Moi je ressemble plus à papa, avec mon côté taciturne. Papa m’a dit qu’il nous comprenait bien tous les deux et qu’il nous aimait autant l’un que l’autre. Nous avons parlé longuement et cela a fait tomber toutes les barrières. C’était bon d’être enfin proche de lui. Nous voilà orphelins désormais.

- Je me suis fait la même réflexion. Heureusement que tu existes.

- Avec papa, nous avons aussi parlé de son métier. Je lui ai demandé pourquoi il y avait eu ce changement de carrière. Je me souviens de ses paroles : « Ce jour-là, nous étions en intervention dans une zone où il y avait du trafic de drogue et où des tirs avaient déjà eu lieu. Je me rappelle le bruit de la vitre arrière de la voiture qui explosait. On nous avait tiré dessus. L’enquête n’a jamais su établir si c’était une balle perdue ou un tir volontaire. Soudain, j’en ai eu assez. J’ai demandé ma mutation dans une unité pour laquelle je n’irai plus sur le terrain. J’ai alors décidé de dénoncer les agissements de mon ex-équipier, Matthieu, et ceux de mon chef qui le couvrait. Résultat, j’ai été ostracisé, mis au placard. Je n’ai plus eu de promotion. Tu sais, la police est une grande famille dans laquelle il vaut mieux ne pas mettre en cause des collègues. Mais je ne regrette rien. »

- En tout cas, retrouver à ses côtés ses deux fils a été la plus grande joie de papa. Sans compter le fait d’être grand-père.

- Comment va Annie ? Sa seconde grossesse ne lui pèse pas trop ?

- Non, tout se passe bien. Elle a très peu de nausées, moins que pendant qu’elle attendait Jacques. Et toi, tu es toujours un cœur à prendre ?

- Tu sais, je n’ai jamais voulu me caser. J’ai préféré jouer les don Juan. Je n’étais pas mûr pour être un mari et un père. Je crois que j’avais peur de revivre la même situation familiale. J’ai changé, grandi mais il est un peu tard maintenant. Trop tard peut-être, qui sait ?

- En tout cas le nom des Prévost ne disparaitra pas.

- Julien, il faut raconter aux enfants qui furent leurs grands-parents paternels. Un arbre vit de ses racines et du sol dans lequel elles plongent. Je t’aime, mon frère !

 

Fiche de présentation

 

Nom                           PREVOST

Prénom                       Franck

Âge                             Né en 1955

Etat-civil                    Marié en 1976

Divorcé en 1986

2 fils : Julien né en 1977 et Louis né en 1978

Adresse                      Avenue Ducpétiaux – SAINT-GILLES

Métier                        Policier

 

Texte de Nadera

  COMME UNE ODEUR DE MUGUET L’ANNIVERSAIRE Océane : Je veux ma maman. Elle vient quand ? Mamie : Ma chérie je suis désolée vraiment ma...