- Heureusement que tu es là pour m’aider Louis. Je ne sais pas si j’aurais eu le courage de faire ça tout seul, dit Julien.
- C’est normal. Mais je dois
dire que ça me fait drôle de fouiller dans les affaires de papa.
- Dire que ça fait déjà un
mois qu’il nous a quittés.
- Un mois et trois jours.
- Finalement on a bien fait de
l’aider à rester ici. Toutes ces maisons de retraite sont sinistres, des salles
d’attente avant le grand départ.
- Tu sais, Julien, même celles
qui réclament des sommes importantes ne sont pas meilleures que les autres. L’emballage
est juste plus beau. Papa a quand même vécu ici pendant deux ans après le
centre de revalidation. Thérèse, son aide familiale, a bien pris soin de lui.
- Je l’aime bien, Thérèse.
Toujours présente de huit à dix-huit heures et même plus parfois. J’ai été
surpris de la croiser un soir à vingt heures. Elle s’apprêtait juste à partir.
- Et puis, avec le passage deux
fois par jour de l’infirmière, on savait que tout allait bien.
Les deux frères continuent à
trier bibelots et souvenirs. La maison doit être vidée avant la fin du mois et
le début des visites pour la vente.
Voilà un moment que Julien n’entend
plus Louis s’activer. Ce dernier lui tourne le dos. Julien s’approche et le trouve
une photo dans les mains. Louis pleure en silence. Julien pose une main sur l’épaule
de son frère. La photo encadrée montre, sous le ciel bleu d’une belle journée
estivale, Franck et Louis, assis sur un banc du jardin, qui se regardent en
riant.
- C’est Thérèse
qui a pris la photo, dit Louis d’une voix un peu étranglée. Tu sais, Julien, j’en
ai voulu longtemps à papa du divorce. Toi, tu semblais en avoir pris ton parti.
Peu avant que cette photo ne soit prise, j’avais expliqué à papa ce que j’avais
ressenti et vécu. Pourquoi, au fil du temps, j’étais devenu distant, peu
présent. Toi, tu étais le bon fils. En fait tu as le caractère de maman,
attentionné et affectueux. Moi je ressemble plus à papa, avec mon côté
taciturne. Papa m’a dit qu’il nous comprenait bien tous les deux et qu’il nous aimait
autant l’un que l’autre. Nous avons parlé longuement et cela a fait tomber
toutes les barrières. C’était bon d’être enfin proche de lui. Nous voilà orphelins
désormais.
- Je me suis fait la même
réflexion. Heureusement que tu existes.
- Avec papa, nous avons aussi
parlé de son métier. Je lui ai demandé pourquoi il y avait eu ce changement de
carrière. Je me souviens de ses paroles :
« Ce jour-là, nous étions en intervention dans une zone où il y avait du
trafic de drogue et où des tirs avaient déjà eu lieu. Je me rappelle du bruit
de la vitre arrière de la voiture qui explosait. On nous avait tiré dessus. L’enquête
n’a jamais su établir si c’était une balle perdue ou un tir volontaire.
Soudain, j’en ai eu assez. J’ai demandé ma mutation dans une unité pour
laquelle je n’irai plus sur le terrain. J’ai alors décidé de dénoncer les
agissements de mon ex-équipier, Matthieu, et ceux de mon chef qui le couvrait.
Résultat, j’ai été ostracisé, mis au placard. Je n’ai plus eu de promotion. Tu sais,
la police est une grande famille dans laquelle il vaut mieux ne pas mettre en
cause des collègues. Mais je ne regrette rien. »
- En tout cas, retrouver à ses
côtés ses deux fils a été la plus grande joie de papa. Sans compter le fait d’être
grand-père.
- Comment va Annie ? Sa seconde
grossesse ne lui pèse pas trop ?
- Non, tout se passe bien.
Elle a très peu de nausées, moins que pendant qu’elle attendait Jacques. Et
toi, tu es toujours un cœur à prendre ?
- Tu sais, je n’ai jamais
voulu me caser. J’ai préféré jouer les don Juan. Je n’étais pas mûr pour être
un mari et un père. Je crois que j’avais peur de revivre la même situation
familiale. J’ai changé, grandi mais il est un peu tard maintenant. Trop tard
peut-être, qui sait ?
- En tout cas le nom des
Prévost ne disparaitra pas.
- Julien, il faut raconter aux
enfants qui furent leurs grands-parents paternels. Un arbre vit par ses racines
et du sol dans lequel elles plongent. Je t’aime, mon frère !