lundi 2 février 2026

3 - Cadeaux et déceptions

Pas facile de savoir quoi offrir à un grand ado ou plutôt à un jeune homme, ce que devient Julien. Je ne me risque pas à lui offrir un vêtement, non pas que je craigne de ma tromper de taille – quoiqu’il se développe rapidement ces derniers temps- mais tout simplement parce que je suis certain que ce ne sera pas ce qu’il aurait choisi lui-même.

Un cadeau, c’est quelque chose qui doit faire plaisir. J’ai entendu Julien parler de nature, de voyage. Je suis allé chez Nature et Découverte lui acheter un kit pour baroudeur : lampe torche qui se recharge grâce à une dynamo, système individuel d’épuration d’eau et moustiquaire.

« - Julien, j’ai quelque chose pour toi. J’espère que ça te plaira.

- Merci, papa ! »

Alors qu’il déballe son cadeau, je constate vite que ce dernier ne soulève pas son enthousiasme.

« - Ah ! Tu sais, papa, je ne pars pas en Amazonie. Je t’ai dit que je comptais participer à un projet de réhabilitation d’un ensemble de bâtiments qui ont été ceux d’une grande ferme. C’est dans les Ardennes. Avec d’autres jeunes, on a un projet écologique qui va dans le sens de la décroissance, de l’éco-sobriété et de l’auto-suffisance. Nous ferons notre pain. Un bâtiment a encore son four. Il y a aussi de bonnes terres pour cultiver des légumes en biodynamie. On élèvera des volailles et sans doute des moutons. La lampe torche sera utile mais pas le reste, je pense.

- Ce n’est pas grave. Désolé de n’avoir pas bien compris. Tu veux que j’aille échanger le reste ?

- Non, laisse. On ne sait pas ce que l’avenir nous réserve. »

Après que Julien soit reparti et en pensant à sa déception, une autre scène m’est revenue en mémoire.

C’était une journée grise de fin décembre, humide et froide ; j’avais neuf ans, je crois. Mon père était rentré de manœuvres, il avait raté la Saint-Nicolas. Il m’a appelé dans son bureau et m’a offert un gros paquet cadeau. En le déballant, j’ai découvert un tas de soldats en plastique, très réalistes, ainsi que des chars, des transporteurs de troupe et des canons. Quand j’ai regardé mon père, j’ai remarqué que son visage s’était rembruni.

« - Je constate que cela ne te plaît guère, m’a-t-il dit. Ton visage et ta réaction  en disent plus que des mots. Qu’est-ce qui t’aurait fait plaisir ?

- Oh, père ! Je pensais à un ensemble d’enquêteur ! Je l’ai vu dans la publicité du magasin de jouets. Il y a tout ce qu’il faut : une loupe, de la poudre pour relever les empreintes et du collant pour les prélever, des jumelles, des carnets pour noter ses observations et même du produit pour révéler des traces de sang !

- Que veux-tu dans la vie on n’a pas toujours ce que l’on veut et on se contente de ce qu’elle vous donne. »

Je pense que, ce jour-là, je l’ai déçu. C’est comme si je lui avais dit que ce qu’il faisait ne m’intéressait pas, Et c’était bien la vérité.

J’admirais mon père, je le craignais surtout, mais je n’ai jamais voulu lui ressembler. Il pouvait être si cassant, si dur parfois.

Avec le temps, la distance entre nous a grandi et, quand il est mort, encore jeune, j’ai regretté n’avoir pas su ou pu lui parler d’homme à homme. Nous ne nous comprenions plus et c’est irréparable désormais.

Ma crainte est que la même chose se passe entre Julien et moi. Son adolescence n’a pas été une période facile et le divorce s’y est ajouté. La communication entre nous est alors devenue plus difficile. Je dois être mieux à son écoute, tâcher d’oublier les affaires, les collègues. Pas facile !

lundi 5 janvier 2026

2 - Avant d'être père, j'ai été un fils.

J’ai à peine refermé la porte de la maison familiale que j’entends la voix de mon père :

« - Frank, je t’attends dans mon bureau ! »

Que me veut-il ? Tout en accrochant ma veste à la patère, je m’interroge sur le comportement du paternel. Jusqu’à mes dix ans, il se montrait affectueux à mon égard, plus que maman qui, bien qu’elle m’aime, ne s’est jamais laissé aller à des marques d’affection. Et puis brutalement il a changé d’attitude, est devenu sévère et distant. Qu’ai-je bien pu faire ? Ce n’est pas seulement dû au fait qu’il soit officier à l’armée. Il l’était déjà lorsque j’étais tout jeune. Alors pourquoi ?

« - Frank, je t’attends !

- J’arrive, père ! »

Je grimpe rapidement la volée de marches et arrive, le cœur battant, devant la porte ouverte. Il est là, assis derrière son bureau, un papier dans les mains.

« -Assieds-toi ! »

Un silence s’installe qui ne fait que renforcer mon angoisse.

« - Tu sais ce que j’ai là ?

- Non, père.

- Une lettre de la direction de l’Athénée Victor Horta. Ils se plaignent de toi. Tu me fais honte !

- Que me reproche-t-on, père ?

- Ne fais pas celui qui l’ignore. On se plaint d’abord de ta tenue. Tu es allé en classe avec un jean délavé et troué ! Tu es négligé. Tu as de la chance que je ne t’ai jamais vu habillé de la sorte. Je suppose que tu te changeais en rentrant. Tu te prends pour qui ? Un de ces chanteurs mal dans leur peau, qui contestent le bon goût ? J’ai bien remarqué les tee-shirts trop larges que tu portes parfois. Tu te débarrasseras de tout cela aujourd’hui même. Je ne veux plus que tu t’attifes de la sorte, même si le grunge est à la mode. Mon fils s’habille avec décence. Et puis coiffe-toi un peu plus soigneusement et lave tes cheveux, ils sont gras. C’est dégoûtant.

- Bien, père !

Il est inutile de lui dire que beaucoup dans ma classe se coiffent ainsi, ce qui déplait aux éducateurs. Mais justement on ne le fait pas pour leur faire plaisir.

- Et ce n’est pas tout. J’apprends aussi que ton comportement n’est plus ce qu’il était, que tu t’es battu, ce qui va te valoir une retenue. J’attends des explications.

- C’est vrai, père, et je ne le regrette pas.

Malgré le regard sévère qui me transperce et la rougeur qui envahit le visage de papa, je continue :

Dans ma classe, il y a Paul. Il est devenu le souffre-douleur d’une bande dont le chef est Luc. Ils ne font que l’embêter et se moquer de lui. Plus le temps passe et plus les brimades deviennent méchantes. Au début, je ne suis pas intervenu. Puis c’en fut trop et j’ai averti les éducateurs. La bande a dû apprendre que j'avais parlé. Cela n’a pas fait cesser leur harcèlement et en plus ils s’en sont pris à moi. Mais je n’allais pas me laisser faire. Quand Luc a fait tomber Paul par un croche-pied, il m’a dit : « Alors le jaune, tu vas aller te plaindre aux surveillants ? » La rage m’a pris et je lui suis tombé dessus à coups de poing. On a dû nous séparer et ce n’est pas moi qui étais le plus amoché. Luc arbore un formidable coquard à l’œil gauche.

- Mon fils, la force ne résout pas tout. Il te faut être plus intelligent que ton adversaire sinon tu risques qu’il t’entraîne là où tu ne veux pas aller. Tu n’aimes pas l’injustice, c’est un noble sentiment. Mais tu dois apprendre à te contrôler. La force ne peut s’exercer que dans un cadre de droit, si non c’est le règne du plus fort. Apprends de tes erreurs. Il y a d’autres moyens de faire régner la justice.

Je repenserai plus d’une fois à cette phrase de mon père. Qui sait si elle n’a pas contribué à me faire devenir l’homme que je suis aujourd’hui.

Va mettre de l’ordre dans ta penderie. J’attends de toi qu’à l’avenir tu contrôles mieux ton impulsivité.

- Oui, père. Je te le promets.»

vendredi 12 décembre 2025

1 - Oubli et omission.

En cette fin janvier, peu de jours avant mon trente-huitième anniversaire, j’ai la grande joie de recevoir Julien, mon fils. Plus le temps passe, moins il me rend visite. Je sais qu’à seize ans il a ses études et ses amis et qu’il ne me reproche pas le divorce. Il vit chez sa mère depuis maintenant quatre ans. Gisèle, je dois le reconnaître, n’a jamais cherché à me nuire dans l’esprit de mes fils.

Julien comme à son habitude ne tient pas en place. Il déambule dans le living et examine les objets exposés. Cherche-t-il à mieux me connaître à travers ces souvenirs ou est-ce sa façon de passer le temps ? Il se décide à me parler :

« - Dis donc, papa ! On voit que maman ne vit plus ici. Avec elle, il n’y aurait pas un grain de poussière. Quand je prends un objet, je sais où le reposer car sa place est propre.

- Je sais, mon grand. Le ménage n’est pas mon fort. Ta mère me l’a assez reproché. Elle voulait toujours que tout soit impeccable. Honnêtement, elle était parfois casse-pied. »

Julien me regarde avec un sourire complice. En s’emparant d’une photo du mariage, il me demande :

« - Quels souvenirs as-tu de votre mariage ? Maman est si belle !

- C’est vrai que ta mère était particulièrement jolie alors. Pour te dire la vérité, je n’ai gardé aucun souvenir de ce jour-là. C’est une page blanche. Par contre je me rappelle très bien les jours qui ont précédé, toute la préparation, le choix et l’achat des alliances, la réception à planifier. C’était le stress. Je n’étais encore que premier agent de police et j’avais beaucoup de travail administratif. Il me restait peu de temps libre pour faire du mariage une réussite. C’est d’ailleurs mon travail et le fait qu’il m’accaparait trop qui a fait que finalement ce fut un échec. »

Jetant un coup d’œil dehors, Julien s’exclame :

« - Super, il neige ! Dans quinze jours je serai sur les pistes. J’ai hâte. Et toi, tu aimes la neige, papa ?

- Pas vraiment. Quand il neige, j’ai souvent l’impression d’étouffer. Les gros flocons d'ouate aspirent tout l’air, réduisent l’espace. La neige me fait penser à un linceul. Peut-être ai-je déjà vu trop de cadavres recouverts. Mais je suis content pour toi. Où vas-tu ?

- À Font-Romeu. Je pars avec une bande de copains d’école.

- Super. J’espère que la neige sera bonne et que vous vous amuserez bien. »

Julien a pris, sur la bibliothèque, un trophée.

« - Qu’est-ce que c’est ? C’est à toi ?

- Oui, un souvenir vieux de quinze ans.

-  Pourquoi l’as-tu ?

- Figure-toi, mon grand, que ton père a été champion belge de Scrabble.

- Non ? Ce truc de vieux.

- Merci !

- Ce jeu a été à la mode ?  Vraiment ? En quelle année ?

- Le Scrabble existe depuis les années cinquante mais c’est à partir des années septante qu’il s’est popularisé et que des clubs ont été créés un peu partout.

Frank se tait soudainement.

- Tu vas bien, papa ? Depuis un moment tu es par moment absent, bizarre.

- Tout va bien, fiston. Un peu de fatigue. »

Ce que je dis pas à Julien c’est que je suis tracassé. Il y a deux jours, Louis et moi sommes allés en intervention, une surveillance de personne sur un lieu connu pour la vente de drogue.

Louis a contrôlé un jeune homme d’origine arabe dont le comportement nous avait paru un peu louche. Pendant l’intervention, mon collègue a tenu des propos foncièrement racistes et, lors de la fouille à la recherche d’arme ou de drogue, il a voulu l'humilier avec des gestes déplacés en lui palpant le jean.

Lorsque, rentrés, nous avons rédigé notre rapport, je n’ai rien écrit au sujet des dérapages de Louis. Pourtant c’est ce genre d’attitude qui braque les jeunes contre la police. D’un côté je me sentais obligé de faire ce signalement mais d’un autre je ne pouvais pas me mettre à dos un collègue et lui nuire dans sa carrière. Alors je me suis tu. J’ai fait comme si j’avais oublié ce qui s’était passé. Il y a une ligne blanche dans ce rapport qui me dérange.

samedi 15 novembre 2025

Introduction

 

Introduction : Où est la prison ?

 

Je tourne la clé dans la serrure de la porte d’entrée. Il fait gris et froid ce matin. La voisine m’interpelle :

« - Bonjour, monsieur Prévost ! Vous allez bien ?

- Oui merci, madame Lerat, et vous-même ?

- Oh ça va ! Vous savez avec l’âge quand ça va à moitié, c’est que ça va. Vous remettrez mon bonjour à votre maman. Elle remonte la pente après le décès de votre papa ?

- Ça dépend des jours. Leur maison lui semble bien vide. Bonne journée, madame Lerat. Je me dépêche sinon j’arriverai en retard au commissariat. »

À moi aussi ma maison paraît bien vide depuis que Gisèle est partie et que mes deux garçons ont quitté le nid. Je ne les vois plus guère. Je sais qu’ils sont tous deux absorbés par leurs études, mais quand même un petit coup de fil de temps en temps serait un minimum.

Jetant un regard sur la fenêtre, je me dis qu’il serait temps de laver les vitres et aussi les voilages. Je ne suis pas trop homme d’intérieur, c’est vrai, mais il faudrait quand même que je prenne davantage soin de la maison dans laquelle j’ai grandi. Je me doute de ce que maman dirait si elle voyait ça. Il faut vraiment que je m’y mette et que je défriche aussi un peu le jardin.

« -Bonjour Louis !Un paquet de Marlboro, s’il te plaît.

- Comme d’habitude, répond le marchand de journaux. Alors, ça chauffe ces derniers temps ! Vous devez avoir pas mal de travail avec tous ces dealers.

- On est sur les dents et on fait ce qu’on peut. Mais nous, on n’est pas la brigade des stups. On essaie juste d’assurer la sécurité des citoyens et ce n’est pas facile.

- Bon courage !

- Merci, Louis. Bonne journée. »

J’arrive au commissariat du parvis de Saint-Gilles, au bureau. Toujours cette même odeur de renfermé, de vieux papiers, avec un fond d’humidité et des relents de transpiration, sans oublier l’odeur du produit industriel pour nettoyer les sols. La lumière est glauque, un peu blafarde, et la couleur des murs défraîchis n’arrange pas la situation.

« -Salut, Franky ! me lance l’agent de police de faction à l’accueil.

- Bonjour, Charles ! C’est calme ?

- Ici, à l’accueil, assez., mais le commissaire est remonté. Il a convoqué tous les inspecteurs pour neuf heures. Dépêche-toi. Il n’aime pas les retardataires. »

Un clin d’œil complice et je me hâte vers mon bureau. Je n’ai pas le temps de prendre un café, juste celui d’accrocher mon manteau.

« - Messieurs, il y a encore eu des coups de feu cette nuit, sur cette place et dans la rue Vanderschrick. On a relevé des traces de sang mais personne n’a pu être interpelé.

Miller, avec votre équipe, vous allez appeler tous les hôpitaux pour savoir si un Individu a été soigné pour blessure par balle.

Deschamps vous êtes chargé d’interroger le voisinage.

Et vous Prévost vous visionnerez toutes les caméras de surveillance susceptibles d’avoir filmé les incidents.

Je veux vos rapports avant dix-sept heures. Allez, messieurs ! »

Voilà une journée qui s’annonce rude. Visionner des heures d’enregistrements, après les avoir obtenus des commerçants du coin et de nos services, c’est un vrai plaisir ! Putain de métier.

Miller, le représentant syndical de la SLFP qui ne cache pas sa sympathie pour la droite musclée, à peine sorti du bureau du patron, lance : « Qu’ils s’entretuent, ces racailles ! Ce sera bien pour tout le monde. »

Il faut dire que, parmi les collègues, on a un beau ramassis d’humanité : des misogynes, des désabusés qui n’attendent qu’une chose, l’heure de la retraite, des petits fachos, de parfaits beaufs. Fort heureusement il y aussi quelques jeunes recrues  encore idéalistes, mais ça leur passera vite.

Et moi, qu’est-ce que je fous là ? Je suis fatigué mais il faut bien que certains aillent au charbon, en essayant de faire du mieux qu’ils peuvent. Sinon ce serait la chienlit.

Allez, au boulot !

Fiche de présentation

 Fiche de présentation

 

Nom                       PREVOST

Prénom                  Franck

Âge                        47 ans

Adresse                 Avenue Ducpétiaux – SAINT-GILLES

Métier                    Policier

 


3 - Cadeaux et déceptions

Pas facile de savoir quoi offrir à un grand ado ou plutôt à un jeune homme, ce que devient Julien. Je ne me risque pas à lui offrir un vêtem...