
Prologue
L’homme au chapeau. C’est ainsi que ses voisins le nomme, Emile,
mon père. Cela ne lui déplait pas. Pour ses amis, c’est Milou.
Lorsque j’étais petit, je le voyais en héros alors que nous
allions nous promener au bois de la Cambre avec maman pour déguster une glace aux
fraises et boire un chocolat chaud au chalet du gymnase, à l’orée du bois. Un
héros ? Contrairement à mes grands-parents, il n’a pas connu les affres de
la seconde guerre mondiale ni les horreurs de l’occupation nazie.
Subséquemment, il n’a été Résistant mon père, ni prisonnier de guerre. Pas plus
que mon grand-père qui ne s’était pas privé de trafiquer au marché-noir.
Donc ? Je ne vois pas.
Il n’a manqué de rien durant sa jeunesse mon père, du moins
de ce que j’en sais. Il a reçu une bonne éducation de ses parents, mes
grands-parents. Ils lui ont permis de faire des études. Sorti de Solvay avec
une grand’dis il a immédiatement trouvé du boulot dans une grande institution
financière américaine.
Il aime le cinéma mon père. Il porte un amour immodéré à
Delon depuis qu’il a vu Plein Soleil et La Piscine avec la
superbe Romy. Il le porte aux nues Monsieur Delon. Et je ne vous dis pas sa
réaction lorsqu’il le vit, et le voit encore dans le film de Joseph Losey,
interprétant le personnage de Monsieur Klein, un jouisseur qui, en
pleine occupation nazie, découvre qu’il a un homonyme juif ! Est-ce en son honneur ou par mimétisme avec
le bel Alain et ses personnages qu’il porte encore toujours un chapeau ?
Je veux croire que non. Mon père est plutôt bel homme, solaire aussi, et ce
serait un peu stupide non ? Or, il est loin d’être stupide mon père. S’il
arbore généralement un chapeau, ce serait plutôt par mimétisme avec son père,
mon adorable géniteur.
C’est de lui que j’ai hérité de cet amour pour les salles
obscures. Je fréquente ce lieu de lumière en permanence. J’ai adoré Pulp
Fiction, une odyssée sanglante et burlesque de malfrats dans la jungle de
Hollywood. C’est magistralement interprété par les talentueux John Travolta,
Samuel L. Jackson et la tout aussi talentueuse Uma Thurman. J’ai aimé d’autant
plus ce film qu’heureusement je suis loin ce milieu de la pègre américaine, ou
autre.
Maman, diplômée de l’IHECS, a travaillé dans la
Communication pour une boîte de pub. Elle a arrêté de se donner au boulot pour
se consacrer à sa famille lors de ma naissance. Autre époque, autres mœurs.
Je ne me suis pas encore présenté. Je suis né au mois de
mai 1968 alors que Paris, que la France était en ébullition. Petite réplique en
Belgique !
Vous l’avez compris, je viens d’une bonne famille
bourgeoise bien installée dans son confort moderne. Mes parents ne se privaient
de rien et ne me privaient de rien. Mon père était – est toujours – un
tennisman accompli. Dès mes 6 ans, il m’a inscrit au Léopold. Jene jouais pas
trop mal tout en poursuivant brillamment mes études primaires, secondaires et
universitaires. Je suis classé B. Je suis chirurgien.
Avec mes parents, j’habitais rue Emile Claus, près du bois
de la Cambre dans le quartier de La Bascule. J’habite toujours ce lieu-dit mais
avenue Molière où je joue au Bourgeois Gentilhomme en compagnie de ma
femme Séraphine.
Bourgeois dans ma vie, dans mon attitude, je le suis, je
n’en disconviens pas. Pourquoi le ferais-je ? Gentilhomme, oui, peut-être.
A voir.
J’ai rencontré Séraphine un soir, à la fin de l’été, lors
d’une petite réception après une Première au National. Don Juan
était à l’affiche. Et moi, considéré grand séducteur sans scrupule, j’étais
tombé dans le panneau jouissif de l’amour. C’était en septembre 2001, ce
n’était pas l’Odyssée de l’Espace qui animait les conversations un verre
de Pommery au bout des doigts, mais le drame des tours jumelles de Manhattan.
Effroi.
Séraphine est loin d’être une Précieuse Ridicule. Belle,
cultivée, intelligente. Elle est diplômée de l’INSAS. Est-elle douée pour le
spectacle ? Je n’en sais rien. Je ne l’aie jamais vue sur les planches, ni
interpréter un rôle au cinéma, ni même dans une série télévisée.
Xian Vé, octobre 2026