Je suis content aujourd’hui.
Non seulement la journée est superbe, mais Julien et Louis sont ici tous les
deux. Si Julien vient me voir toutes les semaines, je peux m’estimer heureux lorsque
Louis passe une fois dans le mois. Il n’y a qu’à voir leur visage à tous deux
pour savoir qu’ils ont été avertis de mon état de santé. Ils essaient de n’en
rien laisser paraître, mais n’y arrivent pas. Leur jovialité est forcée.
« -Alors, papa, que
vas-tu faire quand tu quitteras le centre de revalidation ? me demande
Julien.
- Tu ne devrais plus vivre
seul, renchérit Louis.
- Je ne sais pas. J’envisage difficilement
de partir en maison de repos.
- Mais c’est la seconde fois
en peu de temps que tu as dû être hospitalisé ! me dit Louis.
- Oui, mais ça va maintenant. »
Un silence s’installe. Julien
pousse ma chaise roulante dans l’allée du parc entourant le centre et Louis
marche à ses côtés.
Je repense à ce que le médecin
m’a dit :
« Monsieur Prévost, votre
cœur n’est plus celui d’un jeune homme. Vous avez septante-huit ans, et lui en
a dix de plus. Il faut vous ménager pour avoir quelques années devant vous. Du
repos, pas de tracas, du calme et une vie saine : plus de tabac ni d’alcool,
je vous prie ! »
Le chemin nous a conduit à une
pergola couverte d’une glycine du Japon. En ce début juin, des grappes de
fleurs mauves tombent en abondance et dégagent un parfum suave. Quelques taches
de soleil jouent sur le gravier, une légère brise agite l’air. Une table ronde
en fer forgé et quelques chaises sont disposées là. Louis s’assied et Julien s’installe
près de lui, me laissant un peu à l’écart. Je les regarde. On dirait qu’ils
veulent faire face à l’avenir. Eux qui sont si différents semblent soudés par l’inquiétude
et sans doute les souvenirs.
C’’st vrai que le temps passe vite.
Je les revois enfants, turbulents parfois mais pleins de vie. Je n’ai pas été
assez présent pour eux mais je les ai toujours aimés plus que tout et ils le
savent.
Oh ! cette odeur de glycine.
Me voilà replongé soixante ans plus tôt. C’était chez Paul, mon ancien
condisciple d’Athénée. Ses parents étaient venus s’installer dans une belle
villa de Boitsfort, proche de la forêt de Soignes.
Quelques temps avant j’avais
rencontré Gisèle chez une de ses amies, Patricia, dont le frère était également
un de mes condisciples. Entre Gisèle et moi le courant est tout de suite passé.
Nous étions ensuite sortis en bande au cinéma, puis voir une expo à Bozar.
J’avais demandé à Paul si elle
pouvait m’accompagner pour la petite fête qu’il organisait chez lui.
Au bout d’un moment, nous nous
sommes éclipsés dans le jardin et, tout en marchant, nous sommes arrivés à une
tonnelle. Le hasard a voulu que Gisèle porte ce jour-là une robe lavande de la
même couleur que la glycine. Elle était si belle que j’en étais tout intimidé !
Nous nous sommes assis sur un banc et nous avons parlé, beaucoup, de tout ce
que nous aimions. Nous nous sommes rendu compte que nous partagions les mêmes
centres d’intérêt. Et nous avons raconté nos relations familiales difficiles.
Elle non plus n’avait pas une vie toute rose. À certains moments nous avions
envie de rire et à d’autres de pleurer. Nos deux cœurs vibraient à l’unisson. L’odeur
entêtante de la glycine nous enivrait. Ce fut le coup de foudre et il fut
réciproque.
Et voilà déjà cinq ans que
Gisèle est morte !
Mes fils ont respecté ma
rêverie ou peut-être ont-ils eu trop de choses à se dire à voix basse.
Louis se lève :
« - Papa, il va falloir
que je rentre. Je vais revenir la semaine prochaine. Il faudra que nous
décidions pour l’avenir.
- Bien sûr, Louis. Je vais
réfléchir. En attendant, Julien et toi devriez chercher une maison de repos qui
ne soit pas un mouroir tout en restant dans mes moyens. Et puis il y a la
maison. Si aucun de vous deux ne veut y vivre, le mieux serait de la vendre. Je
vous ferai une donation à tous les deux et je garderai de quoi faire face aux
dépenses futures. Rentrons, les enfants, j’ai froid tout à coup ! »
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