COMME UNE ODEUR DE MUGUET
L’ANNIVERSAIRE
Océane : Je veux ma maman. Elle vient
quand ?
Mamie : Ma chérie je suis désolée vraiment
mais elle ne viendra pas.
Océane : Elle avait promis d’être là pour
mon anniversaire.
Mamie : Je sais. Je comprends ta
déception. Mais elle n'a pas eu le choix. Cela ne dépend pas d'elle, ne lui en
veux pas.
Océane : Son travail ! Toujours et
encore ! Maman préfère travailler qu'être avec moi !
Mamie : Ce n'est pas ce que tu crois.
Océane : Mamie c'est ce que je VOIS. Maman n'est pas là !
&&&
Mamie : Ah le beau sourire qui me fait
chaud au cœur.
Océane : Alors tu n'es pas fâchée contre
moi ?
Mamie : Fâchée ? Moi ? Et contre
toi en plus mais où vas-tu chercher ça ?
Océane : Ce matin j'étais en colère et
j'ai dit des choses. Parce que je n'arrivais pas à me contrôler.
Mamie : Ne t'inquiète pas pour ça. Ton
attitude est tout à fait juste. Et puis la colère c'est comme un volcan en
éruption ; il faut que ça sorte. Et c'est sorti !
Océane : D’habitude cela ne sort jamais.
Cela reste en moi. Parce que si ça sort je vais me faire disputer.
Mamie : Tu peux lorsque tu es seule
prendre ton coussin et taper dedans. N’aie pas peur ce n’est pas le coussin qui
ira se plaindre.
Océane : C’est une bonne idée. Et toi tu
as déjà tapé dans un coussin à cause de la colère ?
Mamie : Oui ! Regarde dans quel état
sont mes coussins ! Au moins tu ne fais de mal à personne.
Océane : Merci pour ta belle surprise.
Mamie : Je suis heureuse que cela t’ait
plu.
Océane : J'ai adoré l'aquarium. Quels
beaux poissons avec leurs belles couleurs.
Mamie : C'est une idée de ta maman. Es-tu
encore fâchée contre elle ?
Océan : Seulement un peu car elle me
manque.
Mamie : Elle me manque aussi.
Océane : Heureusement, que tu es là.
D’ailleurs tu as toujours été là.
Mamie : Dis-moi qu'est-ce qui t'a le plus
fait plaisir aujourd’hui ?
Océane : Regarder les poissons nager et
s’approcher de la vitre. On dirait qu’ils volent surtout les requins qui
passent comme des avions au-dessus de nos têtes. Waw que c'est beau !
Mamie : C'est vrai, on est dans un autre
univers.
Océane : C'est magique.
Mamie : Garde bien en tête tous les
moments magiques de ta vie. Note-les dans un carnet et ouvre-le à chaque fois
que tu seras triste.
Océane : C'est une bonne idée. Quand j'ai
regardé les poissons, tout de suite je me suis sentie bien.
Mamie : Leur pouvoir réside dans leur
lenteur avec un effet calmant. Regarde
Océane : Ah ! Ah ! Ah ! Tu
imites super bien leur bouche. À moi ! Regarde !
Mamie : Super et tellement amusant... Tu
vois ta maman nous a offert une belle journée d'anniversaire.
Océane : On a même mangé un poisson en
chocolat.
Mamie : J'ai beaucoup aimé la queue !
Océane : C’est quand qu'elle vient me
chercher ?
Mamie : Oups ! J’allais oublier.
Océane : Quoi ?
Mamie : Les cadeaux.
Océane : OUI, OUI, OUI les cadeaux, les
cadeaux.
Mamie : Les voilà.
Océane : C'est bien emballé. Qu’est-ce
c’est ?
Mamie : Tiens prends celui-ci d’abord.
Vas-y tu peux le déballer.
Océane : Oh mais c'est le poisson bleu de
l’aquarium !
Mamie : J'ai vu que tu l'as longtemps
contemplé. Alors j'ai acheté la version peluche.
Océane : On aurait dit, enfin j'ai eu l'impression,
qu'il me comprenait. Même qu’il voulait me dire quelque chose.
Mamie : Eh bien, c’est bien possible !
Océane : Merci ! Et ça ?
Mamie : C'est le cadeau de ta mère.
Océane : Un poisson rouge. On dirait un
vrai ! Eh il y a un bouchon en dessous !
Mamie : Oui, il me semble qu'il y a
quelque chose à l'intérieur. Regarde !
Océane : Il faut enlever le bouchon. Voilà, il y a un
papier. Tu peux me le lire ?
Mamie : « Ma chérie, aujourd'hui
c'est ton anniversaire. Je ne suis pas là à mon grand regret. Mais crois-moi,
tu es dans mon cœur. Je t'envoie tout mon amour. Ce poisson rouge pour te
rappeler la belle journée passée à l’aquarium. Je sais que tu aimes les
poissons. Dès que je reviendrai de mission, on fêtera une deuxième fois ton
anniversaire. Maman qui t’aime. Bisous tout pleins. »
Océane : (silence)
Mamie : Ça va ?
Océane : Oui.
Mamie : Dis-moi : Qu’est ce qui te
tracasse ?
Océane : C’est quand qu’elle vient me
chercher ?
Mamie : (silence)
Océane : Je sais qu'elle ne tiendra pas sa
promesse !
LA FENETRE
Océane : Mamie, je suis vraiment contente
d’être restée avec toi. Tu m’as gâtée comme d’habitude.
Mamie : Ce n’est pas grand-chose. C’est un
grand bonheur pour moi que tu choisisses de passer l’été avec moi. À ton âge,
beaucoup préfèrent partir avec leurs amis ou faire des stages. Et c’est normal.
Océane : Mamie, je n’ai pas d’amies.
Mamie : Comment ça tu n’as pas d’amies ?
Océane : Je suis peut-être trop exigeante.
Je ne supporte pas beaucoup les plaisanteries de mauvais goût ni les
conversations médisantes. Cela me fait chier, excuses- moi.
Mamie : Au moins, tu as le courage de
choisir ce qui te convient le mieux sans te laisser influencer. Dis-moi
qu’as-tu envie de faire aujourd’hui ?
Océane : Je ne sais pas et toi ?
Mamie : On peut sortir en ville si tu veux.
Océane : Pourquoi ?
Mamie : Pour que tu puisses te changer les
idées.
Océane : Mamie, ne change pas tes
habitudes pour moi s’il te plaît.
Mamie : Bien. Tu sais mon petit plaisir à
cette heure-ci c’est de regarde par la fenêtre tout simplement.
Océane : Qu’est-ce que tu regardes ?
Mamie : D’abord je regarde le ciel,
ensuite j’observe tout. Je regarde la vie qui passe. Les parents qui emmènent
leurs enfants à l’école. Les commerçants qui s’activent pour ouvrir leur
commerce. J’écoute ce qui se dit, les rires, les pleurs, les colères parfois,
mêmes les disputes. Le cadeau c’est d’entendre les gens chanter mais cela
devient de plus en plus rare.
Océane : Tout ça !
Mamie : Oui, tout ça. Ma fenêtre donne sur
la vie.
Océane : Chez nous, quand on parle de
fenêtres, ce sont souvent celles de nos écrans. Ecran partagé, les ouvrir, les
fermer, les agrandir.
Mamie : Cela te dit de partager une vraie
fenêtre avec moi ?
Océane : Quand ?
Mamie : Là ,maintenant. C’est jour de marché on peut
regarder ce que moi j’appelle une scénette et ensuite tu pourras me faire
quelques courses si tu veux bien.
Océane : Quand je t’entends parler de ta
fenêtre, c’est si étrange pour moi.
Mamie : Qu’est-ce qui te semble étrange ?
Océane : Le fait que cela soit vivant !
Mamie : Oui bien sûr. Mais tu pleures !
Océane : Ce n’est rien, ne t’inquiète pas.
Tu sais bien que je pleure pour un rien.
Mamie : Tu pleures lorsque tu es touchée
et ce n’est pas rien. Exprimer ses émotions est une bonne chose. Seuls les
morts ne le font pas !
Océane : Je suis un peu perdue en ce moment. Je
voudrais avoir une fenêtre ou je pourrais voir des choses qui m’apaisent.
Mamie : Qu’est-ce qui peut t’apaiser ?
Qu’est-ce que tu désires vraiment ?
Océane : Je voudrais être toujours en vacances.
Je voudrais vivre sans pression. Je voudrais vivre pour moi et surtout faire ce
que je veux. Je voudrais arrêter de faire semblant de comprendre ce qu’en
réalité je ne comprends pas. Je voudrais faire les choses à mon rythme et pas
avec un chronomètre. Je voudrais ne plus entendre cette question angoissante de
qu’est-ce que tu vas faire plus tard ? Que vas-tu devenir ? Je veux
juste me poser et regarder les oiseaux voler.
Mamie : Océane, si je regarde souvent le
ciel c’est aussi parce que j’arrive tout doucement à la fin de mon voyage sur
terre.
Océane : Non ! Ne dis pas ça. Non !
Mamie :
Quand je ne serai plus, il te suffira de regarder, par la fenêtre, le ciel ;
ensuite tu fermeras les yeux pour mieux ressentir ma lumière d’amour que je
t’enverrai de là-haut. Les oiseaux seront les messagers d’espoirs pour ton
avenir.
&&&
Maman :Océane, tu as passé toute
l’après-midi à la fenêtre ; tu vas finir par attraper froid.
Océane : Ok je vais la fermer.
Maman : Vérifie si tu as pris toutes tes
affaires !
Océane : Oui. Maman, on revient quand ?
Maman :
À la Toussaint, dans deux mois. On se recueillera sur la tombe de Mamie.
Qu’elle repose en paix. Vient-on doit partir maintenant.
LE DEUIL
Mamie
cela fait déjà six mois que tu nous as quitté. Tu me manques tellement.
J’espère que tu es bien là-haut dans le ciel. Ici sur terre c’est la merde !
Je porte encore mon vêtement de deuil. Toujours habillée en noir, je ne me
remets pas de ton départ. Les jours d’ensoleillement, je m’habille en gris.
Parfois, je tends l’oreille pour entendre ta voix et les voix des fantômes qui
me hantent dans mes moments de désespoir. Chère Mamie, le temps n’a pas fait
son travail comme je l’aurais espéré. Je suis souvent tourmentée, en colère et
je l’avoue assez désagréable. Je le sens surtout lorsque maman me regarde en
soupirant parce que je tire la gueule. Ce n’est pas contre elle mais c’est plus
fort que moi. Parfois, j’ai le sentiment de déranger maman. J’aimerais partir
mais je n’ai pas le goût de l’aventure. Pour le moment, j’écris et puis je
pleure. J’écris et puis je crie. J’écris et puis je m’apaise. J’écris et puis
je réfléchis. Dans mes études je réussis sans passion, sans joie. Qu’est-ce qui
m’arrive ? Je sais que ce n’est pas normal, qu’ à mon âge, comme dit maman
et comme tu le disais aussi, je devrais être avec mes amies. Mais il y’a trop
de mais dans ma vie. Tu me manques. T’écrire me fait du bien. S’il te plaît, fais-moi
un signe ou inspire-moi. Je voudrais te sentir près de moi. J’écris et puis je
me sens mieux.
&&&
Maman : Océane, c’est prêt ! Tu
descends ?
Océane : Je n’ai pas faim !
Maman : Il me semble que tu as perdu du
poids.
Océane : Ne t’inquiète pas pour moi. Je
gère.
Maman : Si tu le dis. Mais je sens bien
qu’il y a quelque chose qui te tracasse. Je peux savoir ?
Océane : Pourquoi ?
Maman : Tu es toujours habillée en noir.
Océane : J’ai le droit de porter mon deuil
comme je veux !
Maman : Oui, mais il faut t’ouvrir et ne
pas t’enfoncer dans la déprime !
Océane : Je ne suis pas déprimée !
Mais je t’en veux.
Maman : Ah !
Océane : J’ai été choquée hier de
découvrir dans la commode du hall d’entrée un cadeau que mamie m’a envoyé.
Pourquoi tu ne me l’as pas remis ?
Maman : Mais de quoi parles-tu ?
Océane : De ça !
Maman : Des gants.
Océane : Oui, des gants que mamie a
déposés pour moi. Ils sont magnifiques, elle a même écrit un mot. Je suis
fâchée de les trouver des années plus tard au fond du tiroir ! J’aurais pu
la remercier si j’avais su.
Maman : Oui, je comprends. Pardon ! C’est
un oubli de ma part.
Océane : Ce n’est pas la première fois
maman !
Maman : Calme-toi.
Océane : Je ne suis pas énervée mais
déçue.
Maman : Écoute ! Mamie est aussi ma
maman. À moi aussi elle me manque. Tu dois apprendre à tourner la page.
Océane :
Jamais !
&&&
Mamie,
j’écris et puis j’attends encore et toujours que tu me communiques quelque
chose. Ne me laisse pas s’il te plaît ! Oui, je suis déçue par maman et
j’ai même de la colère en moi. Je ne peux pas compter sur maman avec ses oublis
fréquents. Elle banalise toujours tout et cela m’énerve ! Mais là c’est
trop pour moi. Je pense que maman a un nouveau copain. Je sens que je serai
encore mise sur le côté. J’écris et puis je commence à me décourager. J’ai
envie de te rejoindre. J’étouffe Mamie, je dois ouvrir la fenêtre.
LE MUGUET
Océane : Oh que ça sent bon ! Je n’ai
jamais vu autant de muguet de ma vie. Mais c’est ton parfum, Mamie !
Mamie : Oui. Je me parfume au muguet toute
l’année et j’arrête à la saison du muguet. Et, cette année ,Mère nature a été
particulièrement généreuse. Je suis tellement heureuse de partager ça avec toi.
Océane : Merci ! Merci ! Quand
j’ai vu tous ces muguets, j’ai eu l’impression de loin de voir des flocons de
neige. C’est magique !
Mamie : N’est-ce pas ? Bon,
maintenant, on va passer à la deuxième étape.
Océane : C’est quoi ?
Mamie : On va préparer le muguet pour la
vente. Tu observes d’abord. Ensuite, si tu veux, tu pourras m’aider. C’est une
tige de muguet et deux feuilles, le tout enveloppé de papier cellophane et
voilà !
Océane : Oui, oui, je peux le faire.
Mamie : Tant mieux, ça ira plus vite.
C’est Christiane qui va être contente !
Océane : Ton amie fleuriste ?
Mamie : Oui.
Océane : Tu vas les vendre alors ?
Mamie : Oui, c’est la seule fois de
l’année où j’ai la possibilité d’avoir un petit revenu et j’y tiens.
Océane ; Pourquoi ?
Mamie : Cela me permet de gâter ceux que
j’aime. Bon, tu es prête ,on commence ?
Océane : Oui, Mamie. J’ai préparé le
papier cellophane, le collant et tout ce qu’il faut pour remplir trois
corbeilles.
Mamie ; Tu verras, demain, premier mai,
tout sera vendu.
Océane : Tu fais ça depuis longtemps ?
Mamie : Christiane et moi nous vendons du
muguet depuis nos quinze ans. Et on a toujours été fidèles à cette tradition.
Ce jour-là je retrouve mes souvenirs d’ado et j'ai toujours l’impression
d’avoir quinze ans. Je lui donne aussi un coup de main dans le magasin et on
termine la soirée au resto.
Océane : Oh c’est chouette !
Mami :: Oui, c’est une journée où je fais
le plein d’énergie grâce aux fleurs et aux belles rencontres avec les clients.
Océane : C’est une journée importante pour
toi. Et moi ? Je serai avec vous demain aussi ?
Mamie : Ta maman viendra te chercher ce
soir. Elle ne t’a rien dit ?
Océane : Non. Mais peut-être qu’elle va
téléphoner pour dire qu’elle est empêchée par son travail, comme d’habitude. Mais
cette fois je ne serai pas déçue.
Mamie :
Je comprends. Quoiqu’il en soit demain sera une belle journée.
&&&
Océane :
J’étouffe ! Je n’en peux plus ! Tout le monde autour de moi semble si
occupé. À qui me confier ? Maman, tu n’es jamais disponible pour moi. Je
suis ta fille mais dans les faits il n’en est rien ! Tes sourires sont
faux. Tes paroles sont superficielles. D’ailleurs on n’a jamais rien à se dire.
Ton regard est parfois si glacial j’en ai la chair de poule. Je n’ai jamais
connu le pays de tes bras. Je n’ai jamais senti le réconfort de ta présence. Je
sais et je sens bien que je ne compte pas vraiment pour toi. Tes cadeaux et tes
excuses ne m’affectent plus. Tu es une mère fantôme. Tu n’as même pas pleuré
pour ta propre mère ; tu ne pleureras pas pour ta fille non plus. Si je
sors de ta vie je serai un poids en moins pour toi. Soleil, tu te couches. Tu
te lèveras demain comme d’habitude mais sans moi. Allez Océan ! Ouvre la
fenêtre et libère-toi pour toujours ! Stop ! Oh mon Dieu, ce parfum
de muguet ! Mais il n’y a pas de muguet dans la chambre et je ne me
parfume pas ! Mamie ! Je sens ta présence. Est-ce possible ? « Ferme
cette fenêtre immédiatement ! » Cette voix, dans ma tête, c’est la
mienne où la tienne ? « Ferme cette fenêtre immédiatement ! Il fait
froid. » Oui, Mamie, tout de suite. Oh mon Dieu je ne sais plus ce que je
fais ! Mais ce parfum de muguet me réchauffe le cœur. Mamie, tu viens de
me sauver la vie. Merci.
LE SAC
Mama : Tu ne vas pas me faire des histoires à chaque
fois que tu tombes sur cette photo !
Océane : C'est que c'est plus fort que
moi. J'ai vraiment cru que mamie allait mourir pendant que tu t’amusais au
château.
Maman : Je comprends. Heureusement tout
s'est bien passé et c'est l'essentiel.
Océane : Oui, mais j'avais besoin que tu
sois là ! J'ai paniqué, je t'ai téléphoné au moins vingt fois.
Maman : Écoute, on ne va pas se disputer
une fois de plus sur ce qui s'est passé. Ma présence n'aurait rien changé. Le
médecin est venu et tout est rentré dans l’ordre.
Océan : Oui, mais...
Maman : Oui mais NON ! Je travaille
dur dans cette boîte depuis des années et, pour les dix ans de l'entreprise, un
team building a été organisé. Dans un château prestigieux avec tout le faste
qui nous est habituellement inaccessible. Pas question de rater cette
opportunité. Inutile de me culpabiliser.
Océane : D'accord mais ce n'est pas la
première fois. C’est pareil quand tu voyages ou que tu prends du temps pour
toi. En fait tu es rarement disponible !
Maman : Je suis obligée de mettre des
limites.
Océane :Mais pas avec ta mère et ta fille !
Maman : J'ai besoin de ces bouffées
d'oxygène et je dois être déconnectée pour en profiter pleinement. J'ai le
droit , ma chérie , de décrocher de temps en temps.
Océane : Tu n’es même pas accrochée !
Maman : Je t'interdis de me juger sans
savoir !
Océane : Savoir quoi ?
Maman : Ma fille, il est temps d'en finir avec
tes vieilles rancœurs. Arrête de te comporter en victime, cela m'est
insupportable ! Mon travail me pèse et devient de plus en plus lourd.
Crois-moi cette magnifique journée au château avec mes collègues je l'ai bien
méritée. Ce chapitre est clos ! C'est clair ?
Océane : Maman, est-ce que tu m'aimes ?
Mama : En voilà une question ! Tu
insinues que je ne t'aime pas ?
Océane :
Tu ne réponds pas à la question.
&&&
Moi,
Océane, je suis d'accord pour dire que ce n'est pas parce qu'on parle seul
qu'on perd la tête. Je m'imagine sur une scène devant un public attentif et on
me donne la parole. J'entends : « À TOI ! » J'en ai des
frissons. Il me faut un micro ou ma bouteille d'eau fera l'affaire.
Concentration. Allez Océane, parle : « Je me sens confuse, troublée.
Je suis. J'existe. Un jour on me regardera. Mais en attendant je me sens vide
perdue. Un vide qui ne demande qu'à être rempli mais pas de n'importe quoi. Oui
j'ai mes exigences ! Je veux de la vie, du beau, de l'authentique qui me
connecte à quelque chose de fantastique. Je veux vibrer haut tellement haut que
j'aurai le recul suffisant pour voir un monde que je ne connais pas encore, celui
de l’amitié, de l’aventure, du théâtre. Un monde de rire et de joie. » Si maman
m'entend j'imagine qu'elle va appeler un psychologue à la rescousse pour sauver
sa fille chérie.
&&&
Cher
journal, aujourd'hui maman m'a offert un cadeau. Je l'ai trouvé ce matin sur la
table de la salle à manger avec ce mot : « Ma chérie, je t'aime. Ne
doute jamais de mon amour pour toi. » Je l'ai déballé et après j'ai
pleuré. C'est un sac d'Yves Saint Laurent. J'en rêvais. Il est grand comme
celui de Mary Poppins pour y cacher mes souvenirs nostalgiques. Bleu océan, je
peux toucher la MER. Sa texture est douce, enfin quelque chose de réconfortant.
Il est onéreux peut-être qu'on mangera des pâtes le mois prochain ? Je
ressens de la joie. J'invoque avec le cœur son amour. Je lève la tête et oui
c'est ça ! J'aperçois un début de lumière, un début d'espoir. Peut-être
que maman m’aime vraiment ?
L’ENTRETIEN PSY
Valérie : C’est au sujet de ma fille. J’ai
toujours veillé à ce qu’elle ne manque de rien sur le plan matériel. Mais pratiquement,
c’est ma mère qui l’a éduquée
Psy : Vous n’aviez sans doute pas le
choix.
Valérie : C’est plus compliqué que cela.
Je vois que vous n’avez pas lu le rapport de votre collègue.
Psy : En effet, paix à son âme ! Je
préfère ne pas être influencé et reprendre à zéro.
Valérie : Oh mon Dieu ! Je ne savais
pas . Je vais donc tout redéballer.
Psy : Cela me permettra de voir où vous en
êtes sur votre chemin de guérison. En fonction de votre charge émotionnelle qui
est un indicateur.
Valérie : OK. Je n’ai jamais voulu avoir
de bébé. Je n’ai jamais eu la fibre maternelle. En fait Océane est le fruit
d’un abus. Vous comprenez. Je n’avais que vingt ans. C’était ma première
sortie. Ils m’ont fait boire et je me suis retrouvée ensuite à l’hôpital pour
coma éthylique. J’ai accouché neuf mois plus tard.
Psy : Je comprends.
Valérie : Entretemps, Océane est devenue
une adolescente qui essaie de comprendre pourquoi je suis aussi distante avec
elle.
Psy : Est-elle au courant de ce qui vous
est arrivé ?
Valérie : Non.
Psy : Pourquoi ?
Valérie : Maman et moi avons jugé qu’il
était préférable qu’elle ne le sache pas, pour la préserver.
Psy : Quelle a été votre lien avec votre
propre mère ?
Valérie : Neutre. Ma mère a surtout aimé
mon père. C’était une relation fusionnelle. Parfois je me retirais pour ne pas
les déranger. Puis un jour mon père n’est plus rentré. Elle a passé des heures
devant la fenêtre à guetter son retour. Son corps a été retrouvé dans un ravin
des années plus tard. Ma mère est devenue dépressive et j’avais l’impression de
ne pas exister. Alors un soir je suis sortie. Vous connaissez la suite.
Psy : Pourtant vous avez choisi de garder
votre enfant.
Valérie : Non ! J’ai fait un déni de
grossesse. Je ne pouvais plus avorter c’était trop tard.
Psy : Qu’est-ce qui vous a permis de
surmonter ce trauma et de reprendre le cours de votre vie ?
Valérie : J’ai eu la chance d’être suivie
par votre collègue ; ensuite j’ai beaucoup lu et puis je me suis
reconnectée à la vie. J’ai plongé dans ma passion du voyage ; il n’y avait
pas de place dans ma vie pour Océane. Je pense que je suis restée moi-même une
enfant. Maman m’a suppliée de ne pas la mettre à l’adoption. Elle m’a forcée à
la lui confier.
Psy : Et aujourd’hui ?
Valérie : Aujourd’hui, j’ai perdu ma mère
et je dois faire face aux reproches de ma fille.
Psy : Pourquoi ne pas lui dire la vérité ?
Valérie : Je ne veux pas la voir
s’effondrer.
Psy : Parlez moi de votre fille.
Valérie : Elle est merveilleuse. Tellement
douce , belle, gentille, intelligente. C’est un ange.
Psy : Comment va-t-elle ?
Valérie : Elle est fort dans le
questionnement.
Psy : Elle a donc besoin de réponses
claires sur ce qui s’est passé.
Valérie : Je ne suis pas psychologue mais
je suis sûre qu’elle va être choquée !
Psy : Oui, mais en même temps elle
comprendra que le problème ne vient pas d’elle.
Valérie : Ce qui me bouleverse c’est
qu’elle m’a demandé si je l’aime ?
Psy : Et qu’avez-vous répondu ?
Valérie : Je n’ai pas eu le courage de lui
dire je t’aime.
Psy : Et après ?
Valérie : J’ai fait une folie : je
lui ai offert un sac de marque. Le dernier modèle d’Yves Saint Laurent.
Psy : Comment a-t-elle réagi à ce cadeau ?
Valérie : Je ne sais pas ; à vrai
dire, je n’étais pas là.
Psy : N’est-ce pas un double message que
d’offrir sans être là pour partager le moment le plus précieux ? Vous
semblez avoir du mal avec les émotions n’est-ce pas ?
Valérie : Océane n’a jamais été mon bébé
mais celui de ma mère qui a pris conscience, sur le tard, qu’elle m’a
complètement négligée. Avec Océane elle a voulu se rattraper. Et moi je voulais
juste tourner la page et me libérer de cette histoire. Ma conscience était
tranquille à l’époque. Ma mère lui a donné tout son amour, celui que je n’ai
jamais reçu et moi j’ai assuré matériellement.
Psy : Pensez-vous qu’on puisse acheter
l’amour avec du matériel ?
Valérie : Mais c’est ma façon de
l’exprimer.
Psy : De quoi avez-vous peur ?
Valérie : J’ai peur de la regarder en face
et de lui dire la vérité. Comment puis-je soutenir son regard en lui disant je
t’aime alors que je l’ai abandonnée chez ma mère ? Je ne veux pas la voir
souffrir comme j’ai souffert. Je veux la voir heureuse.
Psy : Pourquoi ?
Valérie : Parce que je l’aime !
Psy : C’est ça que votre fille veut
entendre et surtout ressentir. Je pense qu’il est vraiment important de le lui
dire, surtout si elle vous le demande. Sachez que le regard et la voix ne
trompent pas.
Valérie :
Merci. J’ai compris.
VENDREDI TREIZE
Océane :
Treize comme vendredi 13, cela tourne en boucle dans ma tête. Pourquoi
aujourd’hui ? Pourquoi maintenant ? Mamie pensait bien faire avec sa
lettre posthume parfumée au muguet. Treize fois, j’ai crié, hurlé : ce
n’est pas vrai, ce n’est pas possible ! Je suis infestée par la colère.
J’ai le fioul de la haine. Cela affecte tout mon corps, toutes mes cellules. Je
dois désormais apprendre à vivre avec cette nouvelle. Mon père est un violeur !
J’ai dans le sang les gènes d’un criminel ! Je lutte contre mes propres
émotions, mon cœur me fait mal. Je me répète « retrouver la raison » pour ne
pas sombrer. Je me sens sale. Je n’ose plus me regarder dans le miroir. Qui
suis-je réellement ? Le fruit du péché ! Que vais-je devenir ?
Je dois dire NON à la haine, non à la colère. Le choix de mes études en
psychologie n’est donc pas un hasard ! J’ai été guidée inconsciemment vers
cette voie. J’ai mal à la gorge, j’ai envie de crier cette vérité pour me
libérer. Écrire m’a toujours aidée mais cette fois cela ne suffit plus. Ce
passé qui s’impose dans mon présent sans y être invité pour me barrer le chemin
de demain ! Crier, j’ai envie de crier encore et encore cette haine,
contre qui ? Contre quoi ? Je dois trouver une issue ou mourir.
&&&
Erwin : Salut.
Oceane : Salut.
Erwin : Bravo pour ton slam : « Le
droit au bonheur.» On sent que ça vient de tes trippes. Et ça secoue.
Océane : C’est vrai ?
Erwin : Vraiment géniale. Mais « Non à la
haine » m’as encore plus épaté. Tu slames depuis longtemps ?
Océane : Non. C’est la première fois.
Erwin : Tu es douée. Si tu veux nous
rejoindre ce soir, chez Marie, on va préparer la prochaine soirée slam. Tu es
la bienvenue.
Océane : OK. Avec plaisir, merci.
Erwin : À tout à l’heure. Je vais me
préparer pour mon tour.
Océane : C’est quoi le thème ?
Erwin :
Oui à l’amour.
&&&
Psy : Vous n’avez pas l’air bien, Madame.
Valérie : Ma fille est partie.
Psy : Après de brillante études en
psychologie cela me paraît normal.
Valérie : Elle n’est pas partie parce
qu’elle a terminé ses études !
Psy :
Je vous écoute.
Valérie : Ma mère m’a trahie ! Elle a
envoyé une lettre posthume à Océane ! Juste au moment où je me suis
attachée à elle. Nous avions pourtant convenu toutes les deux qu’il valait
mieux pour Océane qu’elle ne sache pas la vérité. Mais ce que je ne comprends
pas c’est qu…
Psy : Quoi donc ?
Valérie : Ma fille a pris toutes ses
affaires en partant sauf son poisson rouge.
Psy : Que représente-t-il ?
Valérie : C’est un cadeau que je lui ai
fait le jour de son huitième anniversaire. J’ai même retrouvé le mot que
j’avais glissé dedans « Ma chérie, aujourd’hui c’est ton anniversaire. Je
ne suis pas là à mon grand regret. Mais crois-moi tu es dans mon cœur. Je
t’envoie tout mon amour. Ce poisson rouge pour te rappeler la belle journée
passée à l’aquarium. Je sais que tu aimes les poissons. Dès que je reviendrai
de mission on fêtera une deuxième fois ton anniversaire. Maman qui t’aime. »
Psy : J’imagine que vous avez tenu votre
promesse lorsque vous êtes revenue de mission.
Valérie : Non ! Je n’ai jamais tenu
aucune de mes promesses. Elle a passé son enfance et son adolescence à
m’attendre. Comment ai-je pu lui faire ça ? J’en prends conscience
seulement maintenant. Je regrette tellement. J’ai peur d’avoir perdu ma fille
définitivement.
Psy : Je ne suis pas devin. Mais votre
fille a besoin de maturer, de se connaître, de traverser la tempête
émotionnelle qu’elle vit actuellement. Cela nécessite du temps. Beaucoup de
temps, celui de la guérison, celui du deuil.
Valérie : Je ne serai peut-être plus là
quand elle sera prête si cela arrive un jour.
Psy :
Le jour où elle deviendra mère à son tour, la donne changera. Si elle a laissé
son poisson rouge, je pense que ce n’est peut-être pas un adieu.
&&&
Valérie : Allo ! Bonjour.
Océane : Bonjour, maman.
Valérie : Océane ! Oh mon dieu !
C’est toi après tant d’années. Comment vas-tu ma chérie ?
Océane : Je vais bien, maman. Je vais
passer mon doctorat.
Maman : Bravo ! Sur quel sujet ?
Océane : Les troubles de l’attachement.
C’est un sujet qui me tient à cœur. Mais j’ai besoin de toi.
Maman : Oui ! Dis-moi, qu’est-ce que
je peux faire pour t’aider ?
Océane : Je passe mon doctorat la semaine
prochaine et je n’ai toujours pas de crèche. Erwin est en voyage et je n’ai
personne pour la petite ! Je suis sous pression. Peux-tu me dépanner en
gardant Marina ?
Maman : Mais je ne savais pas que tu avais
un bébé ! Enfin oui, oui. Avec plaisir. Marina, ma petite fille ! Qu’elle
bonheur !
Océane : Maman est-ce que tu as gardé mon
poisson rouge ?
Maman :
Oui ! Je l’ai gardé et il est resté
là où tu l’as laissé.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire