mardi 24 mars 2026

6 - Un arbre vit de ses racines.

 - Heureusement que tu es là pour m’aider Louis. Je ne sais pas si j’aurais eu le courage de faire ça tout seul, dit Julien.

- C’est normal. Mais je dois dire que ça me fait drôle de fouiller dans les affaires de papa.

- Dire que ça fait déjà un mois qu’il nous a quittés.

- Un mois et trois jours.

- Finalement on a bien fait de l’aider à rester ici. Toutes ces maisons de retraite sont sinistres, des salles d’attente avant le grand départ.

- Je le sais bien, Julien. Même celles qui réclament des sommes importantes ne sont pas meilleures que les autres. L’emballage est juste plus beau. Papa a quand même vécu ici pendant deux ans après le centre de revalidation. Thérèse, son aide familiale, a bien pris soin de lui.

- Je l’aime bien, Thérèse. Toujours présente de huit à dix-huit heures et même plus parfois. J’ai été surpris de la croiser un soir à vingt heures. Elle s’apprêtait juste à partir.

- Et puis, avec le passage deux fois par jour de l’infirmière, on savait que tout allait bien.

Les deux frères continuent à trier bibelots et souvenirs. La maison doit être vidée avant la fin du mois et le début des visites pour la vente.

Voilà un moment que Julien n’entend plus Louis s’activer. Ce dernier lui tourne le dos. Julien s’approche et le trouve une photo à la main. Louis pleure en silence. Julien pose une main sur l’épaule de son frère. La photo encadrée montre, sous le ciel bleu d’une belle journée estivale, Franck et Louis, assis sur un banc du jardin, qui se regardent en riant.

C’est Thérèse qui a pris la photo, dit Louis d’une voix un peu étranglée. Tu sais, Julien, j’en ai voulu longtemps à papa du divorce. Toi, tu semblais en avoir pris ton parti. Peu avant que cette photo ne soit prise, j’avais expliqué à papa ce que j’avais ressenti et vécu. Pourquoi, au fil du temps, j’étais devenu distant, peu présent. Toi, tu étais le bon fils. En fait tu as le caractère de maman, attentionné et affectueux. Moi je ressemble plus à papa, avec mon côté taciturne. Papa m’a dit qu’il nous comprenait bien tous les deux et qu’il nous aimait autant l’un que l’autre. Nous avons parlé longuement et cela a fait tomber toutes les barrières. C’était bon d’être enfin proche de lui. Nous voilà orphelins désormais.

- Je me suis fait la même réflexion. Heureusement que tu existes.

- Avec papa, nous avons aussi parlé de son métier. Je lui ai demandé pourquoi il y avait eu ce changement de carrière. Je me souviens de ses paroles : « Ce jour-là, nous étions en intervention dans une zone où il y avait du trafic de drogue et où des tirs avaient déjà eu lieu. Je me rappelle le bruit de la vitre arrière de la voiture qui explosait. On nous avait tiré dessus. L’enquête n’a jamais su établir si c’était une balle perdue ou un tir volontaire. Soudain, j’en ai eu assez. J’ai demandé ma mutation dans une unité pour laquelle je n’irai plus sur le terrain. J’ai alors décidé de dénoncer les agissements de mon ex-équipier, Matthieu, et ceux de mon chef qui le couvrait. Résultat, j’ai été ostracisé, mis au placard. Je n’ai plus eu de promotion. Tu sais, la police est une grande famille dans laquelle il vaut mieux ne pas mettre en cause des collègues. Mais je ne regrette rien. »

- En tout cas, retrouver à ses côtés ses deux fils a été la plus grande joie de papa. Sans compter le fait d’être grand-père.

- Comment va Annie ? Sa seconde grossesse ne lui pèse pas trop ?

- Non, tout se passe bien. Elle a très peu de nausées, moins que pendant qu’elle attendait Jacques. Et toi, tu es toujours un cœur à prendre ?

- Tu sais, je n’ai jamais voulu me caser. J’ai préféré jouer les don Juan. Je n’étais pas mûr pour être un mari et un père. Je crois que j’avais peur de revivre la même situation familiale. J’ai changé, grandi mais il est un peu tard maintenant. Trop tard peut-être, qui sait ?

- En tout cas le nom des Prévost ne disparaitra pas.

- Julien, il faut raconter aux enfants qui furent leurs grands-parents paternels. Un arbre vit de ses racines et du sol dans lequel elles plongent. Je t’aime, mon frère !

7 commentaires:

  1. Bonjour José,
    Un très beau texte final, plein d'affection, de tendresse et qui clôture joliment l'histoire de Frank. Emouvant dans sa dignité !
    La connivence entre les deux frères si différents est remarquablement décrite.
    Quel dommage que ces deux-là n'apparaissent pas plus souvent dans ta nouvelle.
    J'ai adoré et attend avec impatience une continuité que ne pourra qu'être réussie, j'en suis certain.
    Bravo pour cette fin qui explique aussi pas mal de choses sur la stagnation de la carrière de Frank et ses désillusions...
    Bravo !
    Bien à toi,
    Jan.

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  2. Bonjour José,
    Quel beau texte pour terminer ton histoire !
    Tu nous fait comprendre pourquoi Franck était dépressif, en tous cas déçu par ses collègues.
    La relation entre les frères est très bien décrite, émouvante, amicale.
    Grâce à Thérèse, Franck a pu terminer sa vie dans son cocon.
    On ne remerciera jamais assez tous ces travailleurs sociaux qui sont magnifiquement dévoués.
    Encore bravo pour ta nouvelle et j'attends avec impatience la version définitive.
    Bien à toi,
    Michel.

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  3. Bonjour José.
    Merci pour ton très beau récit et ton hommage aux anonymes... Comme quoi, il ne faut jamais juger trop vite. Il vaut mieux apprendre à connaître les personnes que nous croisons. Franck, derrière son bureau, en est un bel exemple. C'est une bonne chose qu'il ait pu expliquer sa mise au placard à ses enfants!
    Pour la révision des textes, j'ai juste une question pour le texte 1.
    tu dis: Sa maison (de la maman) lui paraît vide....puis, plus loin,
    la maison de Franck, celle où il a grandi, lui parait vide aussi. Où vivez donc la maman de Franck?
    Au plaisir de lire ta nouvelle
    Danièle

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  4. Bonjour José,

    Voilà le beau portrait d'un homme ordinaire, en apparence puisque chaque vie est singulière. La mésentente dan un couple, les difficultés d'un père face à ses fils indifférents, des collègues qui posent question, voilà des choses qui font partie de la vie d'aujourd'hui mais qui peuvent être ressenties différemment. Tout cela est finement observé au travers de scènes vivantes.

    De chapitre en chapitre, tu changes d'époque et de narrateur, c'est intéressant. Voilà les deux fils seuls, à trier la maison de leur père défunt. Ne vont-il pas tomber sur un objet, une lettre qui leur permettrait d'éclairer l'ensemble du texte. Un secret que leur père a porté toute sa vie : aurait-il tué quelqu'un ? Entretenait-t-il une liaison qui le retenait hors de la maison, d'où les reproches, la colère et le départ de sa femme.
    J'aurai plaisir à découvrir le fin mot de l'histoire !

    Marie-Claire

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  5. Bonjour José,
    Un tout grand merci pour tes remarques très pertinentes concernant mes textes.
    J'avoue des larmes ont coulé en te lisant. Texte profond plein d'humanité magnifique et qui correspond au titre. Très beau le rapport des 2 frères. Avec ce texte tu fermes toutes les portes. Frank est mort dans la dignité avec l'amour de ces 2 fils. Tes remarques au sujet des maisons de retraites sont justes. Même si c'est du haut de gamme sans humanité c'est le désespoir. Avec ce texte on voit bien que ce ne sont pas les personnes les plus méritante qui sont mis en avant et c'est bien dommage. Bravo!
    jmERCI

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  6. Re-bonjour José,
    Après la lecture en continu de tes textes, je me demandais si certaine chapitres ne devaient pas être inversés ou se succéder autrement (chapitres, ...).
    Mais à la réflexion, la continuité actuelle est plus originale, simplement on ne voit pas tout de suite qu'il s'agit d'un retour en arrière et à quelle époque.
    Merci pour ce texte plein d'humanité, de subtilité, de pudeur.
    Une scène des plus réussies parmi d'autres : celle qui amène le divorce...
    Un (tout) petit regret : que le différent avec son collègue aux fouilles insistantes et au langage inapproprié n'ait pas été développé. J'aurais aimé connaître les différentes réactions des collègues et de sa hiérarchie mais ce n'est qu'un détail qui fait partie du portrait de Frank et c'est vrai que c'est un autre sujet.
    Encore merci pour tes commentaires attentifs.
    Bien à toi,
    Jan.

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  7. Bonjour José,

    Et la vie continue. Un très beau texte de dénouement, tendre et nostalgique et en même temps tourné vers l’avenir. Louis existe enfin et cela ne paraît absolument pas artificiel grâce à ce que tu racontes sur la distance qu’il avait installée suite au divorce.
    Tu as aussi refermé la porte sur le chapitre 1 où « la ligne blanche » était restée en suspens. Dans ce chapitre 1, tu ne parles que de Julien comme s’il était fils unique. Ce serait peut-être l’occasion d’évoquer Louis et de préciser lequel est l’aîné. C’est le genre de question inutile que le lecteur ne devrait pas avoir à se poser.
    Pour la mise au point finale, et pour le bonheur du lecteur, je te suggère de dater tes textes, ce qui ne veut surtout pas dire les classer dans l’ordre chronologique ce qui enlèverait de la force à a construction. Seulement les dater.
    A part cela, une dernière relecture attentive et si – mais seulement si ! – tu en as l’envie, si la créativité te démange, tu pourrais suivre la suggestion de Patrick ?
    Bon travail,
    Liliane

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Texte de Nadera

  COMME UNE ODEUR DE MUGUET L’ANNIVERSAIRE Océane : Je veux ma maman. Elle vient quand ? Mamie : Ma chérie je suis désolée vraiment ma...