En cette fin janvier, peu de jours avant mon trente-huitième anniversaire, j’ai la grande joie de recevoir Julien, mon fils. Plus le temps passe, moins il me rend visite. Je sais qu’à seize ans il a ses études et ses amis et qu’il ne me reproche pas le divorce. Il vit chez sa mère depuis maintenant quatre ans. Gisèle, je dois le reconnaître, n’a jamais cherché à me nuire dans l’esprit de mes fils.
Julien comme à son habitude ne
tient pas en place. Il déambule dans le living et examine les objets exposés.
Cherche-t-il à mieux me connaître à travers ces souvenirs ou est-ce sa façon de
passer le temps ? Il se décide à me parler :
« - Dis donc, papa !
On voit que maman ne vit plus ici. Avec elle, il n’y aurait pas un grain de
poussière. Quand je prends un objet, je sais où le reposer car sa place est propre.
- Je sais, mon grand. Le ménage
n’est pas mon fort. Ta mère me l’a assez reproché. Elle voulait toujours que
tout soit impeccable. Honnêtement, elle était parfois casse-pied. »
Julien me regarde avec un
sourire complice. En s’emparant d’une photo du mariage, il me demande :
« - Quels souvenirs as-tu
de votre mariage ? Maman est si belle !
- C’est vrai que ta mère était
particulièrement jolie alors. Pour te dire la vérité, je n’ai gardé aucun
souvenir de ce jour-là. C’est une page blanche. Par contre je me rappelle très
bien les jours qui ont précédé, toute la préparation, le choix et l’achat des
alliances, la réception à planifier. C’était le stress. Je n’étais encore que
premier agent de police et j’avais beaucoup de travail administratif. Il me
restait peu de temps libre pour faire du mariage une réussite. C’est d’ailleurs
mon travail et le fait qu’il m’accaparait trop qui a fait que finalement ce fut
un échec. »
Jetant un coup d’œil dehors,
Julien s’exclame :
« - Super, il neige !
Dans quinze jours je serai sur les pistes. J’ai hâte. Et toi, tu aimes la
neige, papa ?
- Pas vraiment. Quand il
neige, j’ai souvent l’impression d’étouffer. Les gros flocons d'ouate aspirent tout l’air, réduisent l’espace. La neige me fait penser à
un linceul. Peut-être ai-je déjà vu trop de cadavres recouverts. Mais je suis
content pour toi. Où vas-tu ?
- À Font-Romeu. Je pars avec
une bande de copains d’école.
- Super. J’espère que la neige
sera bonne et que vous vous amuserez bien. »
Julien a pris, sur la bibliothèque, un trophée.
« - Qu’est-ce que c’est ?
C’est à toi ?
- Oui, un souvenir vieux de
quinze ans.
- Pourquoi l’as-tu ?
- Figure-toi, mon grand, que
ton père a été champion belge de Scrabble.
- Non ? Ce truc de vieux.
- Merci !
- Ce jeu a été à la mode ? Vraiment ? En quelle année ?
- Le Scrabble
existe depuis les années cinquante mais c’est à partir des années septante qu’il
s’est popularisé et que des clubs ont été créés un peu partout.
Frank se tait soudainement.
- Tu vas bien, papa ?
Depuis un moment tu es par moment absent, bizarre.
- Tout va bien, fiston. Un peu
de fatigue. »
Ce que je dis pas à Julien c’est
que je suis tracassé. Il y a deux jours, Louis et moi sommes allés en intervention,
une surveillance de personne sur un lieu connu pour la vente de drogue.
Louis a contrôlé un jeune
homme d’origine arabe dont le comportement nous avait paru un peu louche.
Pendant l’intervention, mon collègue a tenu des propos foncièrement racistes et,
lors de la fouille à la recherche d’arme ou de drogue, il a voulu l'humilier avec des gestes
déplacés en lui palpant le jean.
Lorsque, rentrés, nous avons
rédigé notre rapport, je n’ai rien écrit au sujet des dérapages de Louis.
Pourtant c’est ce genre d’attitude qui braque les jeunes contre la police. D’un
côté je me sentais obligé de faire ce signalement mais d’un autre je ne pouvais
pas me mettre à dos un collègue et lui nuire dans sa carrière. Alors je me suis
tu. J’ai fait comme si j’avais oublié ce qui s’était passé. Il y a une ligne
blanche dans ce rapport qui me dérange.
Bonjour José,
RépondreSupprimerUne rencontre rapide, sans chichis et de 'affection entre le père et le fils...
Bien sûr les questions auraient pu être gênantes et la réflexion sur le "jeu de vieux" auraient pu virer à l'affrontement. Rien de cela. Un père compréhensif que chaque détail (neige = linceul, etc) ramène à son métier et ses difficultés.
L'amitié entre Franck et Louis va-t-elle survivre à l'incident de l'interpellation ?
Que c'est humain de vouloir ne pas enfoncer son collègue et de risquer en plus l'opprobre des autres collègues...
Pourquoi Franck ne s'en ouvre-t-il pas simplement à Louis ?
Ce dernier est-il si raciste que c'est impossible ?
Tu traites d'un problème quotidien dans les postes de police...
Curieux de voir ce que tu vas faire.
Sympa le Julien, très jeune encore...
Bien à toi,
Jan.
Bonjour José,,
RépondreSupprimerUn texte réaliste et bien construit, dont chaque mot est indispensable, sans détails parasitaires.
Le dialogue entre le père et le fils est plein de tendresse et même apparemment fusionnel... Trop souvent la relation père/fils est présentée comme conflictuelle.
On peut comprendre la décision de Franck et ses remords qui en découlent. Pourquoi Franck continue-t-il à faire équipe avec lui ?
Pourquoi n'a-t-il pas de nouvelle compagne "pour faire les poussières" ?
Dans quel sens vas-tu tirer ton histoire ?
Vas-tu en faire un drame ?
Dans l'attente de te lire,
Bien à toi,
Michel.
Bonjour José.
RépondreSupprimerFranck me semble sortir peu à peu de sa simple position d'observateur. Il commence à donner des avis quant à ses choix de vie, minimes soient-ils mais bien réels (mariage, scrabble). Il s’interroge aussi quant à la position à adopter face à ces collègues. Va-t-il oser sortir de sa zone de confort ?
Mais question est toute simple : Pourquoi Franck ne fait-il pas le ménage ?
Bonne continuation
Danièle
Bonjour José,
RépondreSupprimerTexte touchant. Bien écrit avec une alternance entre la légèreté et le lourd.
Tu évoques beaucoup de choses qui font partie du quotidien . Même la poussière qui attire l'attention de Julien . Pourquoi ne fait il pas appel aux titres service? Ou à quelqu'un d'autre homme ou femme pour le soulager ? Si c'est gris à l'extérieur et à l'intérieur à la longue le risque
est de virer au noir.
Merci . Bon dimanche.
Bonjour José,
RépondreSupprimerUne belle réussite. Entre le père et le fils, un dialogue chaleureux et qui utilise la langue parlée avec habileté. Nous en apprenons pas mal sur le vécu de Franck, notamment l’échec de son mariage à cause du métier. Un policier de plus qui s’est laissé bouffé par ses responsabilités et qui de ce fait a sans doute raté l’essentiel. Heureusement les rapports avec son « -ex » semblent être restés cordiaux et il y a une belle relation avec son fils. Tout n’est pas négatif
J’aime beaucoup la fin, la ligne blanche, signe de l’incertitude qui va l’obséder. Tout cela sonne très juste.
Un petit souci : la réplique sur l’origine du Scrabble, purement explicative, n’a pas de véritable intérêt dans le texte et l’alourdit inutilement. Julien ne lui a pas posé la question et je doute que l’historique de ce « jeu de vieux » présente le moindre intérêt à ses yeux. D’ailleurs il n’y réagit pas. Tu pourrais cependant la garder, mais il faudrait alors qu’elle donne lieu un échange avec Julien qui pourrait éventuellement marquer son étonnement, s’intéresser…
Ton prochain chapitre sera sous le signe du jaune et tournera autour d’un accessoire d’habillement – gant, chaussure, écharpe… - qui sera à mettre en relation avec une dispute.
Bon travail,
Liliane
Petit message de Colette
RépondreSupprimerBonjour à vous tous, les amis,
Je ne trouve que ce moyen pour vous contacter et vous dire que Liliane est hospitalisée à Dinant suite à une mauvaise grippe.
Je l'ai eue en ligne ce matin. Elle se semble fort faible et la toux l'épuise depuis plus d'une semaine.
Bien sûr, elle s'inquiète pour l'atelier Escale du Nord qu'elle ne peut assumer pour l'instant. Ce qui veut dire que le blog est momentanément suspendu.
Un petit message de notre part lui fera certainement plaisir. et lui donnera la force pour combattre ce sale virus.
Montrons-lui qu'elle compte pour nous !
J'espère toucher tout le groupe par ce biais...
Je vous souhaite un beau week-end !
Colette