vendredi 12 décembre 2025

1 - Oubli et omission.

En cette fin janvier, peu de jours avant mon trente-huitième anniversaire, j’ai la grande joie de recevoir Julien, mon fils. Plus le temps passe, moins il me rend visite. Je sais qu’à seize ans il a ses études et ses amis et qu’il ne me reproche pas le divorce. Il vit chez sa mère depuis maintenant quatre ans, comme Louis, son cadet d'un an, qui évite le plus possible de me voir.. Gisèle, je dois le reconnaître, n’a jamais cherché à me nuire dans l’esprit de mes fils.

Julien comme à son habitude ne tient pas en place. Il déambule dans le living et examine les objets exposés. Cherche-t-il à mieux me connaître à travers ces souvenirs ou est-ce sa façon de passer le temps ? Il se décide à me parler :

« - Dis donc, papa ! On voit que maman ne vit plus ici. Avec elle, il n’y aurait pas un grain de poussière. Quand je prends un objet, je sais où le reposer car sa place est propre.

- Je sais, mon grand. Le ménage n’est pas mon fort. Ta mère me l’a assez reproché. Elle voulait toujours que tout soit impeccable. Honnêtement, elle était parfois casse-pied. »

Julien me regarde avec un sourire complice. En s’emparant d’une photo du mariage, il me demande :

« - Quels souvenirs as-tu de votre mariage ? Maman est si belle !

- C’est vrai que ta mère était particulièrement jolie alors. Pour te dire la vérité, je n’ai gardé aucun souvenir de ce jour-là. C’est une page blanche. Par contre je me rappelle très bien les jours qui ont précédé, toute la préparation, le choix et l’achat des alliances, la réception à planifier. C’était le stress. Je n’étais encore que premier agent de police et j’avais beaucoup de travail administratif. Il me restait peu de temps libre pour faire du mariage une réussite. C’est d’ailleurs mon travail et le fait qu’il m’accaparait trop qui a fait que finalement ce fut un échec. »

Jetant un coup d’œil dehors, Julien s’exclame :

« - Super, il neige ! Dans quinze jours je serai sur les pistes. J’ai hâte. Et toi, tu aimes la neige, papa ?

- Pas vraiment. Quand il neige, j’ai souvent l’impression d’étouffer. Les gros flocons d'ouate aspirent tout l’air, réduisent l’espace. La neige me fait penser à un linceul. Peut-être ai-je déjà vu trop de cadavres recouverts. Mais je suis content pour toi. Où vas-tu ?

- À Font-Romeu. Je pars avec une bande de copains d’école.

- Super. J’espère que la neige sera bonne et que vous vous amuserez bien. »

Julien a pris, sur la bibliothèque, un trophée.

« - Qu’est-ce que c’est ? C’est à toi ?

- Oui, un souvenir vieux de quinze ans.

-  Pourquoi l’as-tu ?

- Figure-toi, mon grand, que ton père a été champion belge de Scrabble.

- Non ? Ce truc de vieux.

- Merci !

- Ce jeu a été à la mode ?  Vraiment ? En quelle année ?

- Le Scrabble existe depuis les années cinquante mais c’est à partir des années septante qu’il s’est popularisé et que des clubs ont été créés un peu partout.

Franck se tait soudainement.

- Tu vas bien, papa ? Depuis un moment tu es par moment absent, bizarre.

- Tout va bien, fiston. Un peu de fatigue. »

Ce que je dis pas à Julien c’est que je suis tracassé. Il y a deux jours, Matthieu et moi sommes allés en intervention, une surveillance de personne sur un lieu connu pour la vente de drogue.

Matthieu a contrôlé un jeune homme d’origine arabe dont le comportement nous avait paru un peu louche. Pendant l’intervention, mon collègue a tenu des propos foncièrement racistes et, lors de la fouille à la recherche d’arme ou de drogue, il a voulu l'humilier avec des gestes déplacés en lui palpant le jean.

Lorsque, rentrés, nous avons rédigé notre rapport, je n’ai rien écrit au sujet des dérapages de Matthieu. Pourtant c’est ce genre d’attitude qui braque les jeunes contre la police. D’un côté je me sentais obligé de faire ce signalement mais d’un autre je ne pouvais pas me mettre à dos un collègue et lui nuire dans sa carrière. Alors je me suis tu. J’ai fait comme si j’avais oublié ce qui s’était passé. Il y a une ligne blanche dans ce rapport qui me dérange.

samedi 15 novembre 2025

Introduction

 

Introduction : Où est la prison ?

 

Je tourne la clé dans la serrure de la porte d’entrée. Il fait gris et froid ce matin. La voisine m’interpelle :

« - Bonjour, monsieur Prévost ! Vous allez bien ?

- Oui merci, madame Lerat, et vous-même ?

- Oh ça va ! Vous savez avec l’âge quand ça va à moitié, c’est que ça va. Vous remettrez mon bonjour à votre maman. Elle remonte la pente après le décès de votre papa ?

- Ça dépend des jours. Leur appartement lui semble bien vide. Bonne journée, madame Lerat. Je me dépêche sinon j’arriverai en retard au commissariat. »

À moi aussi ma maison paraît bien vide depuis que Gisèle est partie et que mes deux garçons ont quitté le nid. Je ne les vois plus guère. Je sais qu’ils sont tous deux absorbés par leurs études, mais quand même un petit coup de fil de temps en temps serait un minimum.

Jetant un regard sur la fenêtre, je me dis qu’il serait temps de laver les vitres et aussi les voilages. Je ne suis pas trop homme d’intérieur, c’est vrai, mais il faudrait quand même que je prenne davantage soin de la maison dans laquelle j’ai grandi. Je me doute de ce que maman dirait si elle voyait ça. Il faut vraiment que je m’y mette et que je défriche aussi un peu le jardin.

« -Bonjour Pascal ! Un paquet de Marlboro, s’il te plaît.

- Comme d’habitude, répond le marchand de journaux. Alors, ça chauffe ces derniers temps ! Vous devez avoir pas mal de travail avec tous ces dealers.

- On est sur les dents et on fait ce qu’on peut. Mais nous, on n’est pas la brigade des stups. On essaie juste d’assurer la sécurité des citoyens et ce n’est pas facile.

- Bon courage !

- Merci, Louis. Bonne journée. »

J’arrive au commissariat du parvis de Saint-Gilles, au bureau. Toujours cette même odeur de renfermé, de vieux papiers, avec un fond d’humidité et des relents de transpiration, sans oublier l’odeur du produit industriel pour nettoyer les sols. La lumière est glauque, un peu blafarde, et la couleur des murs défraîchis n’arrange pas la situation.

« -Salut, Franky ! me lance l’agent de police de faction à l’accueil.

- Bonjour, Charles ! C’est calme ?

- Ici, à l’accueil, assez., mais le commissaire est remonté. Il a convoqué tous les inspecteurs pour neuf heures. Dépêche-toi. Il n’aime pas les retardataires. »

Un clin d’œil complice et je me hâte vers mon bureau. Je n’ai pas le temps de prendre un café, juste celui d’accrocher mon manteau.

« - Messieurs, il y a encore eu des coups de feu cette nuit, sur cette place et dans la rue Vanderschrick. On a relevé des traces de sang mais personne n’a pu être interpelé.

Miller, avec votre équipe, vous allez appeler tous les hôpitaux pour savoir si un Individu a été soigné pour blessure par balle.

Deschamps vous êtes chargé d’interroger le voisinage.

Et vous Prévost vous visionnerez toutes les caméras de surveillance susceptibles d’avoir filmé les incidents.

Je veux vos rapports avant dix-sept heures. Allez, messieurs ! »

Voilà une journée qui s’annonce rude. Visionner des heures d’enregistrements, après les avoir obtenus des commerçants du coin et de nos services, c’est un vrai plaisir ! Putain de métier.

Miller, le représentant syndical de la SLFP qui ne cache pas sa sympathie pour la droite musclée, à peine sorti du bureau du patron, lance : « Qu’ils s’entretuent, ces racailles ! Ce sera bien pour tout le monde. »

Il faut dire que, parmi les collègues, on a un beau ramassis d’humanité : des misogynes, des désabusés qui n’attendent qu’une chose, l’heure de la retraite, des petits fachos, de parfaits beaufs. Fort heureusement il y aussi quelques jeunes recrues  encore idéalistes, mais ça leur passera vite.

Et moi, qu’est-ce que je fous là ? Je suis fatigué mais il faut bien que certains aillent au charbon, en essayant de faire du mieux qu’ils peuvent. Sinon ce serait la chienlit.

Allez, au boulot !

Fiche de présentation

 Fiche de présentation

 

Nom                       PREVOST

Prénom                  Franck

Âge                        Né en 1955

Etat-civil                Marié en 1976

                               Divorcé en 1986

                               2 fils : Julien né en 1977 et Louis né en 1978

Adresse                 Avenue Ducpétiaux – SAINT-GILLES

Métier                    Policier

 


Texte de Nadera

  COMME UNE ODEUR DE MUGUET L’ANNIVERSAIRE Océane : Je veux ma maman. Elle vient quand ? Mamie : Ma chérie je suis désolée vraiment ma...