mercredi 4 mars 2026

5 - Parfum de nostalgie

Je suis content aujourd’hui. Non seulement la journée est superbe, mais Julien et Louis sont ici tous les deux. Si Julien vient me voir toutes les semaines, je peux m’estimer heureux lorsque Louis passe une fois dans le mois. Il n’y a qu’à voir leur visage à tous deux pour savoir qu’ils ont été avertis de mon état de santé. Ils essaient de n’en rien laisser paraître, mais n’y arrivent pas. Leur jovialité est forcée.

« -Alors, papa, que vas-tu faire quand tu quitteras le centre de revalidation ? me demande Julien.

- Tu ne devrais plus vivre seul, renchérit Louis.

- Je ne sais pas. J’envisage difficilement  de partir en maison de repos.

- Mais c’est la seconde fois en peu de temps que tu as dû être hospitalisé ! me dit Louis.

- Oui, mais ça va maintenant. »

Un silence s’installe. Julien pousse ma chaise roulante dans l’allée du parc entourant le centre et Louis marche à ses côtés.

Je repense à ce que le médecin m’a dit :

« Monsieur Prévost, votre cœur n’est plus celui d’un jeune homme. Vous avez septante-huit ans, et lui en a dix de plus. Il faut vous ménager pour avoir quelques années devant vous. Du repos, pas de tracas, du calme et une vie saine : plus de tabac ni d’alcool, je vous prie ! »

Le chemin nous a conduit à une pergola couverte d’une glycine du Japon. En ce début juin, des grappes de fleurs mauves tombent en abondance et dégagent un parfum suave. Quelques taches de soleil jouent sur le gravier, une légère brise agite l’air. Une table ronde en fer forgé et quelques chaises sont disposées là. Louis s’assied et Julien s’installe près de lui, me laissant un peu à l’écart. Je les regarde. On dirait qu’ils veulent faire face à l’avenir. Eux qui sont si différents semblent soudés par l’inquiétude et sans doute les souvenirs.

C’’st vrai que le temps passe vite. Je les revois enfants, turbulents parfois mais pleins de vie. Je n’ai pas été assez présent pour eux mais je les ai toujours aimés plus que tout et ils le savent.

Oh ! cette odeur de glycine. Me voilà replongé soixante ans plus tôt. C’était chez Paul, mon ancien condisciple d’Athénée. Ses parents étaient venus s’installer dans une belle villa de Boitsfort, proche de la forêt de Soignes.

Quelques temps avant j’avais rencontré Gisèle chez une de ses amies, Patricia, dont le frère était également un de mes condisciples. Entre Gisèle et moi le courant est tout de suite passé. Nous étions ensuite sortis en bande au cinéma, puis voir une expo à Bozar.

J’avais demandé à Paul si elle pouvait m’accompagner pour la petite fête qu’il organisait chez lui.

Au bout d’un moment, nous nous sommes éclipsés dans le jardin et, tout en marchant, nous sommes arrivés à une tonnelle. Le hasard a voulu que Gisèle porte ce jour-là une robe lavande de la même couleur que la glycine. Elle était si belle que j’en étais tout intimidé ! Nous nous sommes assis sur un banc et nous avons parlé, beaucoup, de tout ce que nous aimions. Nous nous sommes rendu compte que nous partagions les mêmes centres d’intérêt. Et nous avons raconté nos relations familiales difficiles. Elle non plus n’avait pas une vie toute rose. À certains moments nous avions envie de rire et à d’autres de pleurer. Nos deux cœurs vibraient à l’unisson. L’odeur entêtante de la glycine nous enivrait. Ce fut le coup de foudre et il fut réciproque.

Et voilà déjà cinq ans que Gisèle est morte !

Mes fils ont respecté ma rêverie ou peut-être ont-ils eu trop de choses à se dire à voix basse.

Louis se lève :

« - Papa, il va falloir que je rentre. Je vais revenir la semaine prochaine. Il faudra que nous décidions pour l’avenir.

- Bien sûr, Louis. Je vais réfléchir. En attendant, Julien et toi devriez chercher une maison de repos qui ne soit pas un mouroir tout en restant dans mes moyens. Et puis il y a la maison. Si aucun de vous deux ne veut y vivre, le mieux serait de la vendre. Je vous ferai une donation à tous les deux et je garderai de quoi faire face aux dépenses futures. Rentrons, les enfants, j’ai froid tout à coup ! »


5 - Parfum de nostalgie

Je suis content aujourd’hui. Non seulement la journée est superbe, mais Julien et Louis sont ici tous les deux. Si Julien vient me voir tout...