mardi 17 février 2026

4 - Mille éclats

 Il y a des jours comme ça où rien ne va. Ce matin, en me rasant, je me suis entaillé profondément la joue. Le temps que je trouve la pierre hémostatique, j’avais déjà mis du sang partout. Et me voilà avec une balafre et un sparadrap.

La journée au commissariat a été harassante et, comme si le travail administratif ne suffisait pas, mon chef d’unité m’est tombé dessus. « Franck, j’attends toujours les dernières statistiques. Il faut être plus réactif ! Je dois compter sur tous mes hommes, et pas seulement sur le terrain. J’ai moi aussi des rapports à remettre. Bougez-vous le cul ! Je veux cela sur mon bureau pour ce vendredi au plus tard, dernier délai ! – Oui, chef ! » Que pouvais-je dire d’autre, qu’il aille se torcher le cul avec ses papiers ? Il ne veut pas se rendre compte du temps que ça nous prend, toute cette paperasse. Si, au moins, on avait des ordinateurs performants et tout l’équipement qui va avec. Cela fait plus d’un mois que mon imprimante est HS. « Vous savez, les budgets sont déjà épuisés. Ce sera pour janvier prochain. » Le chef, lui, ne doit pas attendre qu’un collègue donne accès à sa machine. Ça m’énerve et ça m’use !

À la maison, je trouve Gisèle qui tire la gueule. Il ne manquait plus que ça. Les fistons ne sont pas encore rentrés.

« - Bonsoir, chérie !

- Bonsoir. Franck. Il faut qu’on parle.

- Oui mais j’ai eu une journée pénible. Tu permets que je récupère. On le fait plus tard ?

- C’est cela ! Défile-toi comme toujours. Décidément on ne peut rien te demander, rien attendre de toi !

- Pourquoi tu te fâches ?

- Je ne me fâche pas, j’en ai assez ! Assez de tes absences. Non seulement ton travail t’accapare totalement mais tu ne cesses d’y penser. Nous ne comptons plus, ni moi ni les enfants ! Le week-end dernier tu es encore retourné au commissariat. Ce n’était pourtant pas ton tour d’astreinte !

- Non, mais Willy était malade. Alors le chef m’a rappelé. Ce n’est quand même pas ma faute !

- Résultat, tu n’étais pas disponible pour Louis. C’était le jour du concert de son académie. Il t’a cherché mais tu n’étais pas là ! Et quand Julien s’est blessé en skate, qui était là pour le conduire aux urgences ? Moi, pas toi ! Tu n’es jamais là quand on a besoin de toi.

- Eh, calme-toi ! Tu montes sur tes grands chevaux.

- Il y a de quoi, non ? J’en ai marre, Franck. Je n’aime plus cette vie que nous menons. Je n’ai plus la patience, plus la confiance. Tu promets toujours que ça va changer, que tu seras plus disponible. Mais c’est toujours pareil.

-  Gisèle, tu ne crois pas que tu bois un peu trop ces derniers temps ? Regarde la bouteille de vin blanc est à moitié vide sur la table ! Cela ne te fait pas de bien.

- Quelle consolation puis-je trouver, si ce n’est dans un verre de vin ? C’est cette situation qui me donne envie de boire. Et tout ça, c’est à cause de toi . De toi ! Et j’en ai marre, marre, marre ! Marre, tu entends ? »

Gisèle s’empare alors d’un milieu de table qui nous a été offert, lors de notre mariage, par l’oncle Gustave, un Limoges de chez Haviland, un beau plat ovale art nouveau, décoré de chrysanthèmes bordeaux et jaunes  Elle le jette de toute sa force sur le sol où il se brise en mille éclats.

« -Voilà ce qui reste de notre mariage ! » s’exclame-t-elle avant de fondre en larmes.

Je ne sais que lui dire. Je n’ose pas la prendre dans mes bras.

Julien rentre à ce moment précis. Je lis la surprise sur son visage et je sais qu’il a compris ce qui se joue là.

Gisèle monte et s’enferme dans la chambre. Moi, silencieux, je ramasse les morceaux.

lundi 2 février 2026

3 - Cadeaux et déceptions

Pas facile de savoir quoi offrir à un grand ado ou plutôt à un jeune homme, ce que devient Julien. Je ne me risque pas à lui offrir un vêtement, non pas que je craigne de ma tromper de taille – quoiqu’il se développe rapidement ces derniers temps- mais tout simplement parce que je suis certain que ce ne sera pas ce qu’il aurait choisi lui-même.

Un cadeau, c’est quelque chose qui doit faire plaisir. J’ai entendu Julien parler de nature, de voyage. Je suis allé chez Nature et Découverte lui acheter un kit pour baroudeur : lampe torche qui se recharge grâce à une dynamo, système individuel d’épuration d’eau et moustiquaire.

« - Julien, j’ai quelque chose pour toi. J’espère que ça te plaira.

- Merci, papa ! »

Alors qu’il déballe son cadeau, je constate vite que ce dernier ne soulève pas son enthousiasme.

« - Ah ! Tu sais, papa, je ne pars pas en Amazonie. Je t’ai dit que je comptais participer à un projet de réhabilitation d’un ensemble de bâtiments qui ont été ceux d’une grande ferme. C’est dans les Ardennes. Avec d’autres jeunes, on a un projet écologique qui va dans le sens de la décroissance, de l’éco-sobriété et de l’auto-suffisance. Nous ferons notre pain. Un bâtiment a encore son four. Il y a aussi de bonnes terres pour cultiver des légumes en biodynamie. On élèvera des volailles et sans doute des moutons. La lampe torche sera utile mais pas le reste, je pense.

- Ce n’est pas grave. Désolé de n’avoir pas bien compris. Tu veux que j’aille échanger le reste ?

- Non, laisse. On ne sait pas ce que l’avenir nous réserve. »

Après que Julien soit reparti et en pensant à sa déception, une autre scène m’est revenue en mémoire.

C’était une journée grise de fin décembre, humide et froide ; j’avais neuf ans, je crois. Mon père était rentré de manœuvres, il avait raté la Saint-Nicolas. Il m’a appelé dans son bureau et m’a offert un gros paquet cadeau. En le déballant, j’ai découvert un tas de soldats en plastique, très réalistes, ainsi que des chars, des transporteurs de troupe et des canons. Quand j’ai regardé mon père, j’ai remarqué que son visage s’était rembruni.

« - Je constate que cela ne te plaît guère, m’a-t-il dit. Ton visage et ta réaction  en disent plus que des mots. Qu’est-ce qui t’aurait fait plaisir ?

- Oh, père ! Je pensais à un ensemble d’enquêteur ! Je l’ai vu dans la publicité du magasin de jouets. Il y a tout ce qu’il faut : une loupe, de la poudre pour relever les empreintes et du collant pour les prélever, des jumelles, des carnets pour noter ses observations et même du produit pour révéler des traces de sang !

- Que veux-tu dans la vie on n’a pas toujours ce que l’on veut et on se contente de ce qu’elle vous donne. »

Je pense que, ce jour-là, je l’ai déçu. C’est comme si je lui avais dit que ce qu’il faisait ne m’intéressait pas, Et c’était bien la vérité.

J’admirais mon père, je le craignais surtout, mais je n’ai jamais voulu lui ressembler. Il pouvait être si cassant, si dur parfois.

Avec le temps, la distance entre nous a grandi et, quand il est mort, encore jeune, j’ai regretté n’avoir pas su ou pu lui parler d’homme à homme. Nous ne nous comprenions plus et c’est irréparable désormais.

Ma crainte est que la même chose se passe entre Julien et moi. Son adolescence n’a pas été une période facile et le divorce s’y est ajouté. La communication entre nous est alors devenue plus difficile. Et c'est encore pis avec Louis Je dois être mieux à leur écoute, tâcher d’oublier les affaires, les collègues. Pas facile !

6 - Un arbre vit par ses racines.

  - Heureusement que tu es là pour m’aider Louis. Je ne sais pas si j’aurais eu le courage de faire ça tout seul, dit Julien. - C’est norm...