Pas facile de savoir quoi offrir à un grand ado ou plutôt à un jeune homme, ce que devient Julien. Je ne me risque pas à lui offrir un vêtement, non pas que je craigne de ma tromper de taille – quoiqu’il se développe rapidement ces derniers temps- mais tout simplement parce que je suis certain que ce ne sera pas ce qu’il aurait choisi lui-même.
Un cadeau, c’est quelque chose
qui doit faire plaisir. J’ai entendu Julien parler de nature, de voyage. Je
suis allé chez Nature et Découverte lui acheter un kit pour baroudeur :
lampe torche qui se recharge grâce à une dynamo, système individuel d’épuration
d’eau et moustiquaire.
« - Julien, j’ai quelque
chose pour toi. J’espère que ça te plaira.
- Merci, papa ! »
Alors qu’il déballe son cadeau,
je constate vite que ce dernier ne soulève pas son enthousiasme.
« - Ah ! Tu sais,
papa, je ne pars pas en Amazonie. Je t’ai dit que je comptais participer à un
projet de réhabilitation d’un ensemble de bâtiments qui ont été ceux d’une
grande ferme. C’est dans les Ardennes. Avec d’autres jeunes, on a un projet
écologique qui va dans le sens de la décroissance, de l’éco-sobriété et de l’auto-suffisance.
Nous ferons notre pain. Un bâtiment a encore son four. Il y a aussi de bonnes
terres pour cultiver des légumes en biodynamie. On élèvera des volailles et
sans doute des moutons. La lampe torche sera utile mais pas le reste, je pense.
- Ce n’est pas grave. Désolé
de n’avoir pas bien compris. Tu veux que j’aille échanger le reste ?
- Non, laisse. On ne sait pas
ce que l’avenir nous réserve. »
Après que Julien soit reparti
et en pensant à sa déception, une autre scène m’est revenue en mémoire.
C’était une journée grise de fin décembre, humide et froide ; j’avais
neuf ans, je crois. Mon père était
rentré de manœuvres, il avait raté la Saint-Nicolas. Il m’a appelé dans son
bureau et m’a offert un gros paquet cadeau. En le déballant, j’ai découvert un
tas de soldats en plastique, très réalistes, ainsi que des chars, des
transporteurs de troupe et des canons. Quand j’ai regardé mon père, j’ai remarqué que son visage s’était rembruni.
« - Je constate que cela
ne te plaît guère, m’a-t-il dit. Ton visage et ta réaction en disent plus que des mots. Qu’est-ce qui t’aurait
fait plaisir ?
- Oh, père ! Je pensais à
un ensemble d’enquêteur ! Je l’ai vu dans la publicité du magasin de
jouets. Il y a tout ce qu’il faut : une loupe, de la poudre pour relever
les empreintes et du collant pour les prélever, des jumelles, des carnets pour
noter ses observations et même du produit pour révéler des traces de sang !
- Que veux-tu dans la vie on n’a
pas toujours ce que l’on veut et on se contente de ce qu’elle vous donne. »
Je pense que, ce jour-là, je l’ai
déçu. C’est comme si je lui avais dit que ce qu’il faisait ne m’intéressait pas,
Et c’était bien la vérité.
J’admirais mon père, je le
craignais surtout, mais je n’ai jamais voulu lui ressembler. Il pouvait être si
cassant, si dur parfois.
Avec le temps, la distance
entre nous a grandi et, quand il est mort, encore jeune, j’ai regretté n’avoir
pas su ou pu lui parler d’homme à homme. Nous ne nous comprenions plus et c’est
irréparable désormais.
Ma crainte est que la même chose
se passe entre Julien et moi. Son adolescence n’a pas été une période facile et
le divorce s’y est ajouté. La communication entre nous est alors devenue plus difficile.
Je dois être mieux à son écoute, tâcher d’oublier les affaires, les collègues.
Pas facile !