J’ai à peine refermé la porte de la maison familiale que j’entends la voix de mon père :
« - Frank, je t’attends
dans mon bureau ! »
Que me veut-il ? Tout en
accrochant ma veste à la patère, je m’interroge sur le comportement du
paternel. Jusqu’à mes dix ans, il se montrait affectueux à mon égard, plus que
maman qui, bien qu’elle m’aime, ne s’est jamais laissé aller à des marques d’affection.
Et puis brutalement il a changé d’attitude, est devenu sévère et distant. Qu’ai-je
bien pu faire ? Ce n’est pas seulement dû au fait qu’il soit officier à l’armée.
Il l’était déjà lorsque j’étais tout jeune. Alors pourquoi ?
« - Frank, je t’attends !
- J’arrive, père ! »
Je grimpe rapidement la volée
de marches et arrive, le cœur battant, devant la porte ouverte. Il est là,
assis derrière son bureau, un papier dans les mains.
« -Assieds-toi ! »
Un silence s’installe qui ne
fait que renforcer mon angoisse.
« - Tu sais ce que j’ai
là ?
- Non, père.
- Une lettre de la direction
de l’Athénée Victor Horta. Ils se plaignent de toi. Tu me fais honte !
- Que me reproche-t-on, père ?
- Ne fais pas celui qui l’ignore.
On se plaint d’abord de ta tenue. Tu es allé en classe avec un jean délavé et
troué ! Tu es négligé. Tu as de la chance que je ne t’ai jamais vu habillé
de la sorte. Je suppose que tu te changeais en rentrant. Tu te prends pour qui ?
Un de ces chanteurs mal dans leur peau, qui contestent le bon goût ? J’ai
bien remarqué les tee-shirts trop larges que tu portes parfois. Tu te débarrasseras
de tout cela aujourd’hui même. Je ne veux plus que tu t’attifes de la sorte, même
si le grunge est à la mode. Mon fils s’habille avec décence. Et puis coiffe-toi
un peu plus soigneusement et lave tes cheveux, ils sont gras. C’est dégoûtant.
- Bien, père !
Il est inutile de lui dire que
beaucoup dans ma classe se coiffent ainsi, ce qui déplait aux éducateurs. Mais
justement on ne le fait pas pour leur faire plaisir.
- Et ce n’est pas tout. J’apprends
aussi que ton comportement n’est plus ce qu’il était, que tu t’es battu, ce qui
va te valoir une retenue. J’attends des explications.
- C’est vrai, père, et je ne
le regrette pas.
Malgré le regard sévère qui me
transperce et la rougeur qui envahit le visage de papa, je continue :
Dans ma classe, il y a Paul.
Il est devenu le souffre-douleur d’une bande dont le chef est Luc. Ils ne font
que l’embêter et se moquer de lui. Plus le temps passe et plus les brimades deviennent
méchantes. Au début, je ne suis pas intervenu. Puis c’en fut trop et j’ai averti
les éducateurs. La bande a dû apprendre que j'avais parlé. Cela n’a
pas fait cesser leur harcèlement et en plus ils s’en sont
pris à moi. Mais je n’allais pas me laisser faire. Quand Luc a fait tomber Paul
par un croche-pied, il m’a dit : « Alors le jaune, tu vas aller
te plaindre aux surveillants ? » La rage m’a pris et je lui suis
tombé dessus à coups de poing. On a dû nous séparer et ce n’est pas moi qui
étais le plus amoché. Luc arbore un formidable coquard à l’œil gauche.
- Mon fils, la force ne résout
pas tout. Il te faut être plus intelligent que ton adversaire sinon tu risques
qu’il t’entraîne là où tu ne veux pas aller. Tu n’aimes pas l’injustice, c’est
un noble sentiment. Mais tu dois apprendre à te contrôler. La force ne peut s’exercer
que dans un cadre de droit, si non c’est le règne du plus fort. Apprends de
tes erreurs. Il y a d’autres moyens de faire régner la justice.
Je repenserai plus d’une fois
à cette phrase de mon père. Qui sait si elle n’a pas contribué à me faire
devenir l’homme que je suis aujourd’hui.
Va mettre de l’ordre dans ta
penderie. J’attends de toi qu’à l’avenir tu contrôles mieux ton impulsivité.
- Oui, père. Je te le promets.»